Vendredi 30 juillet 2010 5 30 /07 /Juil /2010 10:00

  

(Hiver 57/58. Rencontre avec L’abbé Casy Rivière).

 

Une ex-camarade de chant de l’Ecole Vial, rencontrée dans la rue, remarquant ma mine languide, m'invite à passer quelques jours dans sa famille. Ses parents sont boulangers à Labastide-de-Besplas, en Ariège. J’aurais sans doute oublié ce séjour, et l’excellent accueil de cette famille simple et généreuse, s’il n’avait donné lieux à une rencontre rare en la personne du curé de la paroisse, l’abbé Casy Rivière... Casy Rivière, qui jouissait en ce temps-là d’une petite notoriété dans le Sud-ouest et jusqu’à Paris.

Il y avait d’abord eu l’article pour « Réalité » du jeune Jean René Huguenin. (Jean René Huguenin, mort à vingt-quatre ans dans un accident de voiture, salué par Mauriac comme un jeune romancier plein de promesses.) Puis la « Radioscopie » de Jacques Chancel, la Radio, la Télévision, ainsi que ses propres articles dans la presse. Une petite notoriété due en grande partie à ses relations littéraires, dont deux amitié importantes se détachent : Jean Guitton le philosophe, et Henri de Montherlant l’écrivain. François Mauriac, Francis Jammes, Jacques Maritain, Joseph Kessel, Marcel Schwob, Bernard Clavel, Paul Claudel, Joseph Delteil, Albert Camus, la poétesse Marie Noël, et j’en passe… Guitton lui disait : Vous nous aimez trop, cela vous perdra. Mais c’est Montherlant qui le fait passer à la postérité en lui dédiant sa Ville dont le prince est un enfant, dont la préface n’est autre qu’une simple lettre1 : J'aurais pu, Monsieur l'abbé, dédier cette œuvre à tel ecclésiastique de ma connaissance de qui le nom célèbre, la recouvrant, eût suffit pour qu'elle fût reçue avec sérieux et approbation. Mais j'ai aimé qu'une œuvre, dont je puis dire qu'elle a été écrite à genoux, évoquât moins ce qui trône dans les hauteurs que ce qui se cache dans les retraites et les ombres de la charité.

Et il y avait eu aussi la pittoresque silhouette dessinée par Joseph Delteil, son presque voisin : Qui n'a rêvé d'un prêtre qui aurait des ailes, mais des ailes dans les poches, et qui en réalité marcherait à côté de nous, la main dans la main... D’un prêtre qui porterait auréole et sacrée houlette, mais qui aussi saurait nous accueillir en sandale et les yeux clos, et nous offrir le sel et le miel les plus terrestres quand nous rentrons au bercail peut-être une épine en travers de la gorge et tête basse, et que nous avons besoin que ruisselle sur nous je ne sais quelle grâce plus bénite que toutes les eaux bénites, plus physique et métaphysique… J'aime la joue joufflue et le pas astral quand il s'agit d'escalader les commandements de Dieu. Et la main la plus tendre pour bercer les misères et les infortunes humaines.

Et, plus tard, une chaleureuse amitié avec le jeune Brel : Ton vieux Brel2    

L’apostolat de l’abbé Rivière était simple : croyants et incroyants devaient tout bonnement aimer le « Dieu de Casy ». Casy, diminutif de Casimir, son prénom, qu’il détestait.

Né à Castelnau Durban, dans le Cousseran, le soir du 14 juillet 1905, il devient saint-gironnais quand son père achète le café de la (future) Place Jean Jaurès : « Le grand café Rivière ». Hormis les femmes, qui font baptiser le « petit » en catimini, le milieu familial est farouchement laïc, mais avec de belles figures d'enseignants du côté des oncles. Le jeune Casy, ne pouvant que suivre l’exemple, devient donc instituteur. Mais il s’embrase très tôt pour la littérature et la poésie. Puis, bouleversé par la lecture de Pascal, il opte pour la foi.

Il se décide pour la prêtrise au midi de sa vie.

« Dieu se venge » disent alors les femmes de la maison.

Casy, qui fut un jeune homme coquet et excentrique, cesse d’être coquet mais restera excentrique jusque dans la prêtrise. Curé atypique s’il en fut, bien avant la révolution conciliaire, précédant d’une demi décennie celle de Mai 68, il reste toujours passionné de littérature et de poésie, jusqu’à citer les auteurs contemporains dans ses homélies…

En fait il a fait la connaissance de Guitton au cours des colloques de la « Paroisse universitaire », un mouvement d’instituteurs laïques catholiques dans les années 30. C’est ce dernier qui l’a incité à correspondre avec Claudel, Mauriac, Montherlant…

Entré à l'Institut Catholique de Toulouse pour sa préparation au Sacerdoce, il a parmi ses professeurs le Père Bergougnoux. 

A ce sujet, et pour l’anecdote, Casy se plaisait à conter ce petit dialogue (L’accent ne peut être reproduit ici) :

 (Bergougnoux.)

- Qu'est-ce qui te prend de vouloir te faire curé ? A ton âge !…

(Casy.)

- L'amour de Dieu…

(Bergougnoux.)

- Oui, oui… Mais, tu sais, petit… les journées sont longues !

 

Ordonné prêtre, l’archevêque Saliège craint cet extravagant (le mot est de Guitton), qui le confie à l'évêque de Pamiers. D’où l’affectation : Labastide-de-Besplas. Un trou !

Pourtant Casy se dit heureux, il ne se veut voir que curé de campagne bien que toujours en déplacements. Ce fasciné par le beau monde restait cependant un rustique. Montherlant disait qu’il voyait en lui un prêtre heureux de l’être. Pourtant j’ai connu un Casy s’ennuyant à mourir dans sa petite paroisse, crevant de solitude et habité par un pressant sentiment d’abandon et de manque, autant du fait de ses amis (on n’aimait jamais assez Casy !) que de ses paroissiens et de ses congénères (il y avait encore beaucoup de curé en service dans les campagnes)… de Dieu lui-même !

Casy ne conduisant pas, il se faisait conduire ou prenait l’autocar et le train. Il s’absentait souvent, aimant surprendre et rendre visite. Mais il attirait aussi beaucoup de monde à Labastide.

La façade de la cure, jouxtant l'église, était toujours fort largement fleurie. Et le porche de l’église était en permanence ouvert.

A peine en fonction, le nouveau curé en débarrasse l’intérieur de ses plâtres sulpiciens et livre ses murs à des élèves des Beaux-arts de Toulouse. Fresques et textes imités de Matisse et de l’Orthodoxie sous son autorité, quant aux thèmes et aux textes. D’abords inquiets, voire scandalisés, sauf les anticléricaux notoires, les paroissiens avaient finis par adhérer, se sentant finalement honorés par tout ce beau monde venant de loin admirer et leur église et leur curé.

 

Je le revois bien… Casy, dans son salon. Calé dans son fauteuil il étire les jambes comme un gros chat, un pied sur l’autre, il m'écoute... Je parle de ma famille, de la foi de ma mère, de mon frère le missionnaire d’Afrique, et de mon embryon de vocation religieuse enfant puis de celle du chant adolescent, de Zina Brozia mon maître, de Chaliapine mon modèle, et cetera, et cetera et forcé que je suis d’avouer l'impasse dans laquelle je me trouve, destin en panne en quelque sorte.

Casy a fait la moue au mot « opéra ». Il n’aime que la vieille chanson populaire française, poétique et nostalgique.

- Chante… Chante ! Allez, fais-moi plaisir..., me lance-t-il.

Je donne a capella les deux pièces des Visiteurs du soir, Démons et merveilles, vents et marées, Le tendre et dangereux visage de l'amour. Et j'enchaîne avec Les feuilles mortes de Kosma. Puis j’ose quelques pages de l’Horizon chimérique de Fauré…

A ce public inattendu, je me sens revivre.

Et ainsi nos soirées poussent tard dans la nuit.

Et lorsque je montre quelque fatigue, Casy me retient encore.

- Viens donc me servir la messe tout à l'heure. 

- Tout à l’heure ? Mais… « Tout à l’heure », c’est l'aube !

- Cela ne te tuera pas, va ! Je t'en prie… Je me sens si seul à ces messes de semaine. A part deux ou trois vieilles… Tu sais encore servir la messe au moins ? (Les messes d’alors sont encore en latin).

 

Spirituellement, j’inclinais alors vers une sorte de gnose à base de spiritisme, de théosophie et de vague orientalisme. Tant il est vrai que le démon de la négation aime à piocher dans la foi du croyant pour la forcer à pousser ses limites, peut-être même arriver à mettre à jour son filon, il me prend, face à ce pauvre Casy dont je savais déjà la très vaste indulgence, à tout fustiger de l’héritage chrétien : l’Eglise, son dogmatisme, ses croisades, l’Inquisition. Et cetera.

- Imbécile… me répondait Casy. (Casy vous traitait d'imbécile avec une merveilleuse tendresse.) Ces considérations sont très anachroniques. Deux mille ans c’est long tu sais, on ne s'en débarrasse pas en claquant des doigts...

- Tu ne crois pas que tu devrais mieux étudier le sujet avant de juger ? Mais tu devrais la bénir au contraire, l'Eglise ! L'Eglise… mais c'est ta mère, mon vieux ! D’après ce que tu m’as raconté de ton enfance, de ta mère, de ton frère… Et puis tu oublies ton baptême. L'Eglise ne t’a-t-elle point enfanté ? Et elle a franchi les siècles pour toi. Elle a tout franchi pour nous. Même le péché, hélas ! Et pour quoi ? Hé bien pour nous transmettre l'Evangile.

- Je t’accorde qu’institution et chrétiens ont souvent été indignes. L’institution dure. Les chrétiens sont toujours indignes. Et comment veux-tu qu'il en soit autrement ! Ah, si nous étions de meilleurs témoins du Christ, nos frères humains se détourneraient moins de lui ou le découvriraient mieux, pour leur joie. Oui, c’est bien désolant de ne pas être un saint...

- Au fond, ta mauvaise foi copie la mauvaise foi actuelle. Tu es dans le vent, mon vieux ! Jésus fait peur. Il fait peur parce qu’Il aime trop et que ça mène loin l’amour... Ca fait souffrir...

Voilà ce qu’en substance me répondait Casy. Et tant d’autres choses encore, citations de saints, de mystiques, de poètes et d’écrivains…

 

Casy s’étonnait de ma solitude, de ma chasteté. Il cherchait dans mon histoire quelque amour blessé. Comment, pas de petite amie ? Il s'étonnait que jeune et beau je ne brûle pas pour quelque belle créature du Bon Dieu. Il évoquait alors la compagne que la Providence me préparait.

L’abbé Rivière abordait le thème de la chair d’une manière très moderne. Nous sommes attirés par l’infini et tendons vers l’absolu. Tous nous désirons la plénitude dans la réalisation de nos désirs. L’amour de notre Créateur nous aspire tel qu’un incommensurable aimant invisible. A travers le désir de la créature nous trahissons le désir inconnu que nous avons du Créateur. Mais aucune créature ne peut vraiment nous combler. Le mystère du désir creuse en nous un abîme qu’aucune possession humaine ne peut satisfaire.

La beauté de la créature le troublait profondément. Son amour pour Dieu cachait-il une sorte de désespoir quant à l’amour humain justement, lorsque ce dernier prétend à la plénitude et qu’il ne peut l’y trouver ? Je me rappelle une citation de Claudel - que je n’ai d’ailleurs jamais pu retrouver : La beauté, fleur instantanée du néant. Chair et esprit étaient en lui écartelés. Certains de ses regards trahissaient une inapaisable nostalgie. Je pressentais qu’un même désir, physique et métaphysique, bouillonnait en lui tel un oiseau fléché à mort par l’amour humain et divin mais palpitant encore et dans l’impossibilité de mourir dans les mains de son Oiseleur...

Il me récitait par cœur des poèmes entiers. Anna de Noailles, Marie Noël entre autres. Peu de gens lorsqu’ils manient la parole poétique qui n'y trahissent quelque affectation. Avec lui le poème semblait sortir tout fait, d’un premier jet. Sa voix roulait, pudique et sensuelle comme l’eau de sa montagne ariégeoise entre les roches rondes et moussues des ruisseaux de son enfance.

Les fatigues de Casy… Il ronflait un quart d'heure, puis sursautait brusquement et me hélait en me reprochant de l'avoir abandonné. A l'église il ne prêchait pas, il « incantait ». Le ton prenait bas d'abord, presque confidentiel, puis il montait et s'élevait… et il s’élevait ainsi en intensité de tout son être jusqu’à ce que sa transe, une sorte d'amorce de lévitation, se maîtrisât comme sur le point de décoller, mais au seul profit d'un de ses pieds et qui, lui, se mettait à tapoter le sol tel que saisi d’un mal subit de Parkinson...

 

Cher Casy ! J'ai manqué tes dernières années.

Le cor lointain de l'ingratitude sonne encore du fond de mes souvenirs.

J’incriminais le quotidien et ses responsabilités, mon métier dévorant, la distance, le temps. Mauriac rappelait que le péché le plus commun est le péché par omission, ces mille petites abstentions, ces banales mises en crédit de tous ces petits gestes d’amour qui coûteraient si peu, pourtant, à n’être point différés...

Oui, j'ai manqué tes dernières années, Casy. J’en suis désolé aujourd’hui. J'espère que tu m’as pardonné du haut du ciel et que tu te reposes bien à présent dans la paix de Dieu retrouvée.

J’ai appris que l’abbé Casy Rivière est mort dans une maison de retraite tenue par des sœurs aux environs de Toulouse, en août 1987, quasiment aveugle.

 

Il est difficile de mesurer l'amour que l'on voudrait rendre à qui vous a déjà comblé. Certains êtres sont si authentiques et si mus par l'essentiel qu'ils vous donnent l'impression que vous-même n'êtes pas encore sorti des limbes de la surface.

 

Que de signe au long de mes années ! Que d’appels parfois auxquels je n’ai pas toujours su répondre ! A toi... mon ami, que je n'oublie pas... que je n'oublierai jamais. A ta femme... Avec mes vœux ardents et doux. Que la Paix de Noël soit avec vous ! Ecris-moi, mon ami ! Je t'embrasse. Casy R. (Noël 68).

 

*

 

Après mon séjour à Labastide, nous nous sommes revus à Toulouse. Casy avait une prédilection pour les cafés du Square Wilson. Un jour il m’emmène rendre visite à Isabelle Rivière, à Dourgne. Tous deux Rivière, mais homonymes. Isabelle Rivière était la jeune sœur d'Alain Fournier et l’épouse de Jacques Rivière, le compagnon de Gide.

Nous sommes chaleureusement reçus. Hermine, la bonne, a fait un gratin de macaronis dont mes papilles se souviennent encore et tel que l’exécutait ma mère, croustillant de gruyère et de chapelure et d’autant plus appétissant qu’il gèle  dehors, un air cassant et limpide comme du cristal.

D’emblée Casy se met en touche à mon profit. Isabelle aime l’opéra, il me présente comme apprenti chanteur. Elle vient de s'offrir l'intégral de Boris Godounov par Boris Christoff où se dernier y interprète tous les rôles de basse comme naguère Chaliapine. Ayant entendu Christoff in live à l'Opéra, Isabelle me pose mille questions. Je deviens prolixe...

Mais la vie littéraire reprend le dessus. Isabelle évoque son tourment de l'heure : la publication des mémoires de Madame Simone qui vient de jeter une bombe dans le Tout Paris en révélant ses amours de jeunesse avec le jeune Alain Fournier. L’ultra catholique éructe et traite l’ex-comédienne, devenue journaliste, de pute ! « Ce n’est pas très chrétien, mon amie », risque Casy avec son bon sourire. Il est aussi question de Gide dont elle a été un temps la secrétaire. Et là, je place la fameuse séance de spiritisme où le pseudo « esprit » de l’écrivain s'est manifesté à moi. Isabelle m’écoute avec attention, et ne semble pas s’étonner. L'André qui est Là Haut a toujours la plume aussi dure : « Hum… Là-haut… » murmure-t-elle, pensive. « Ainsi il n'est pas damné, je m'en réjouis... » Mais pour se raviser aussitôt : « Tout de même… voyez comme il ne se rend toujours pas : la plume toujours aussi dure ! »

J'aperçois le portrait de sa défunte fille Jacqueline, accroché au mur. Une belle brune aux yeux ardents. Alain, son frère, est chez les bénédictins d'En Calcat dont on aperçoit l’abbaye d'une fenêtre alors que de l’autre on aperçoit celui de Sainte Scolastique où Jacqueline est morte en sa fleur. Je ne puis réprimer un : « Quel dommage ! Une si jolie fille… » - « Comment ! » répond une Isabelle moins amène. « Mais rien n'est trop beau pour Notre Seigneur, jeune homme ! » Sous ce coup de massue, j’enfonce ma tête dans mes épaules. Tout en me disant en moi-même : mieux vaut désormais s’en tenir aux sujets de bouche, le chant et le macaroni suffisent.

Il fait toujours aussi froid dehors. Les vitres sont couronnées de givre. Au travers des prismes de cristal on aperçoit toujours les deux monastères de part et d’autre de notre table. Vision d’enluminure.

 

Je ne peux pas ne pas évoquer le portrait que fait de Casy Jean-René Huguenin lors d’un reportage sur les poètes de villages publié en 1961 et repris en 1987, un rassemblement de correspondances et de textes dont des inédits sous le titre « Le feu à sa vie. »1

J. R. Huguenin n’a passé que quelques heures dans le presbytère de Labastide. Ces traits du portrait physique et spirituel de l’abbé Casy Rivière j’aurais pu les dessiner moi-même, si j’en avais eu le talent.

Casy a fait au jeune écrivain le même coup qu’il m’a fait à moi, quatre ans plus tôt : le cassoulet. Il y en avait toujours un à mijoter sur son fourneau comme provocation à une fortuite visite. Sa cuisine donnait sur le patio verdoyant dont J.R.H. dit qu’il avait été jadis un poulailler, détail que je n’ai pas connu. Une pièce rustique agréablement fraîche et sombre l’été sous le lourd soleil de la Basse Ariège aux pleines heures du jour.

J. R. Huguenin écrit :

Les œufs aux croûtons sont peut-être un peu lourds, mais je n’ai jamais mangé de cassoulet plus succulent. La graisse d’oie, qui mijote depuis l’aube sur un lit de haricots, tout imprégnée d’une odeur de bois mort, de sarment fumé, fond dans la bouche.

- Le plus grand péché, m’explique l’abbé Rivière, c’est l’égoïsme, le péché contre l’amour. Toutes les vertus découlent de l’amour et ce que l’on appelle la grâce, au fond, se manifeste toujours par une aptitude à s’émouvoir de tout, un besoin de remercier, si vous voulez. C’est sans doute pourquoi je n’ai plus besoin d’écrire des poèmes depuis que je suis prêtre. Je remercie Dieu par ma prière.

L’abbé Rivière sourit presque tout le temps, d’un sourire si spontané, si ardent qu’il fend irrésistiblement ses yeux, les réduits à deux minces traits de lumière. Calé dans son fauteuil, manches de sa soutane retroussée sur ses avant-bras, il ressemble à un bonhomme de neige noir…

- C’est ce qui me poussait vers la poésie qui a fini par me porter vers la Foi : mon goût du beau…

…Le cas de l’abbé Rivière est frappant ; c’est son « goût du beau » qui l’a fait tour à tour et prier, et écrire et croire. En l’écoutant, en le lisant, il me semblait découvrir, de cette fameuse soif de beauté dont le monde moderne n’est pas venu à bout, la racine profonde : comme les enfants dont on dit qu’ils ont les yeux plus grands que le ventre, l’abbé Rivière comme tous les autres poètes, fussent-ils les plus modestes, les plus ignorés, ont le cœur plus grand que le monde. Le monde n’assouvit pas leur appétit d’amour. Leur cœur n’est jamais assez plein qu’il ne puisse plus s’emplir. Quoiqu’ils donnent, il leur reste toujours quelque chose à donner. Plus ils donnent et plus ils éprouvent l’imperfection de leurs moyens, leur impuissance au don absolu. On peut satisfaire un corps amoureux en le livrant au plaisir ; mais, cet amour-là, nul objet ne saurait l’éteindre. C’est sans doute pourquoi l’obscure distinction du corps et de l’âme persiste dans notre monde si éclairé, si savant, si glorieux. Nous sentons bien qu’une partie de nous-mêmes contredit toutes les lois naturelles auxquelles obéit notre corps. Une part de nous-mêmes qui se nourrit non d’aliments, mais seulement de ses appétits ; qui n’est riche que de ce qui lui manque et ne possède jamais que ses désirs. Etrange alchimie, qui résiste à toutes les découvertes ! Notre soif est aussi notre source.   

 

Je ne peux pas non plus ne pas transcrire ici quelques vers du jeune Casy, alors qu’il est instituteur de campagne. Vers qui trahissent son goût d’alors pour Anna de Noailles !

 

Mon Dieu, voici que je suis dans l’adorable printemps

Et mon cœur étonné sent déjà sa caresse

Je vais goûter encore sa délicieuse ivresse,

Je vais jouir encor de son enchantement.

 

J’ai reconnu déjà l’odeur de la jacinthe,

J’ai vu dans les jardins s’entrouvrir les lilas

Oh ! c’est trop de parfums, trop d’azur, trop d’éclat !

Mon Dieu, reçois ce soir mon amoureuse plainte !

 

Que montent vers ton cœur tous mes enivrements,

Qu’arrive jusqu’à toi mon extase odorante,

Et donne, donne enfin à mon âme chantante

De n’aimer plus que toi, mon éternel printemps !



1 Cf. Jean Guitton. Et, Jacques Arlet, seul biographe à ce jour de Casy Rivière. Curé en Ariège et ami des poètes. Editions LOUBATIERES. 1992. 10 Bd de l’Europe 31 120 Portet-sur-Garonne.

 

2 Il y a de précieux renseignements sur la relation de Casy avec J. Brel, dans l'ouvrage d'Olivier Todd, intitulé Une vie (Robert Laffont, 1984), pages 211, 422, 425.

 

1 Editions du Seuil, par Michka Assayas, journaliste à Libération.

Par Gouzou - Publié dans : souvenirs
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Jeudi 6 août 2009 4 06 /08 /Août /2009 13:04

 

La mort de Zina.

Il est à Saint-Jean-de-Luz une Promenade Chaliapine, sur la falaise Sainte-Barbe. Hommage de la ville, en souvenir des séjours qu’y a fait le célébrissime chanteur dans les années 30. Il y a construit deux villas. Toujours là : Korsar et Isba.
1

A chacun de mes séjours mes méditations, à la nuit tombante, y tournent au pèlerinage. J’imagine la figure tutélaire de ma jeunesse humer comme moi l’air du large, au spectacle du soleil couchant. Avec le même vert bleu virant au mordoré puis à l'écarlate quand le soleil s’engloutit à l’horizon. Et peut-être avec ce même regard nostalgique lorsque la nuit devient souveraine, qui ne se lasse pas à la contemplation de la baie scintillante des lumières de Saint-Jean, de Ciboure et de Socoa, sous les sombres reliefs de la Rhune... Et je l'imagine pensive cette silhouette, repue de gloire comme moi de nostalgie.

Si j’évoque la notion de pèlerinage c’est qu’à la vérité la figure de Chaliapine a occupé mon imagination durant mes années de jeunesse où j’ai étudié le chant, puis tenté d’amorcer une carrière dans l’opéra... plus de dix ans à la poursuite d’une chimère.

Etre Chateaubriand ou rien ! disait le jeune Hugo : il a été Victor Hugo.

Je n’ai été qu’un parmi tant de ces jeunes gens qui, à chaque génération, rêvent de devenir un artiste. Et qui n’idolâtrent tant le modèle que pour mieux s’y briser...

On a beaucoup dit et écrit sur celui que Cocteau qualifiait de monstre sacré. Pourtant, hors le cercle des spécialistes, qu’évoque encore le nom du célébrissime chanteur russe (en France du moins, à Saint-Jean-de-Luz même), alors que celui de Caruso sonne aux oreilles les moins averties comme parangon de la voix d’opéra.

Comme elle aura fait frémir toutes mes fibres, cette voix !

Tout a été dit sur le chant de Chaliapine. Chanteur enchanteur2 à la voix d’airain et d’or, mais de velours aussi, sculptée par le génie, joyau ciselé jusqu’à sa quintessence. Cette voix d’aurore et de crépuscule qui, à la fracture du XIXe et du XXe siècle, a chanté La vie pour le Tsar pour les puissants et fait tonner la vengeresse Doubinouchka pour le peuple…

Rares sont les grands hommes qui concentrent dans leur personne la personne même du peuple dont ils sont issus. Rien moins que le labeur des siècles pour préparer l’éclosion d'un tel miracle. Fils de la terre russe, nul ne l'aura autant été que Fédor Ivanovitch Chaliapine. Puissants et humbles se seront reconnus en lui. Dans ma jeunesse j'ai idolâtré le personnage au-delà de toute raison. Mais j’ai d’autant plus aimé sa personne au fur et à mesure que l’idole s’est éloigné…

Du temps de mon premier professeur de chant, à Toulouse, il m’arrivait d’écouter des disques de Chaliapine sur l'électrophone de mon père. Je les écoutais, sans vraiment les entendre. J'étais encore un jeune homme friand de bel canto, dans la tradition de ses parents, assidus du Théâtre du Capitole. Malgré la verdeur de mon timbre ce professeur avait diagnostiqué la tessiture d’une voix de basse (dite, chantante). Me désespérant de ne pas être ténor, mes modèles devenaient les basses conventionnelles du répertoire que j’étais appelé à chanter un jour, pères nobles, monarques, grands prêtres, voire seconds couteaux. Ce professeur, une certaine madame Vial, ancienne pensionnaire du Capitole, colportait, comme beaucoup de Toulousains d’alors, le souvenir contrasté laissé par le passage de la grande basse russe dans la ville rose lors de la saison 1931/1932. Dans Boris Godounov, insatisfait du rythme que le chef voulait lui imposer, le chanteur avait battu la mesure en scène au cours des répétitions pour forcer les musiciens à le suivre. Ce qui avait eu pour conséquence que le dit chef quittait le pupitre chaque fois que le Tsar entrait en scène… Certaines critiques avaient été féroces, évoquant des caprices de vedettes gâtées par le succès. Pour autant le prodigieux acteur comique qu'était aussi Chaliapine avait conquis le public populaire avec son époustouflante composition du Basile du Barbier de Séville.1

Je crois bien n'avoir vraiment compris le chant de Chaliapine que passé ma vingtième année. Et ce à la faveur de ma rencontre avec mon deuxième professeur de chant à Paris, Zina Brozia de l'Opéra. Cantatrice du début du siècle, ancienne camarade et amie du grand chanteur. Un jeune chef d'orchestre fréquentait alors son salon. Travaillant à la Radio il lui confiait des disques rarissimes qu'il empruntait au Service des Archives. Ainsi le soir, après le dîner, un électrophone à lampe nous faisait revivre l'âge d'or sous la patine des 78 tours. Et s'accomplissait alors une sorte d'archéologie de l'écoute sous les commentaires et souvenirs du maître.

Le chant de Chaliapine était un charme au sens originel du terme. Une prenante poésie lyrique, très douce parfois, et très subtile aussi pour un tel gabarit d'opéra, familière des sources où la compassion humaine s'abreuve. Une incantation. D'une humanité bouleversante. Ses contemporains ont abondamment évoqué sa présence en scène. Et ils ont crié au génie dans cet art si éphémère qu’est le théâtre, d’où il tire il est vrai son sublime et dont le disque n'arrive pas à rendre tout à fait compte. On a aussi fort évoqué son magnétisme à la ville... Chaque fois que sa voix s’élève je suis tout aussi envoûté qu’en mes premières ferveurs de jeunesse : l’ultime soupir de Boris sur les premiers accords montants de la finale de l’acte et les adieux de Don Quichotte à Sancho Pança me mettent chaque fois au bord des larmes.

J'ai habité un temps au Square des Epinettes dans les années 60. J’allais me recueillir sur sa tombe au cimetière des Batignolles de la Porte de Clichy. Elle portait l’épitaphe : Au fils génial de la Sainte Russie. Ses cendres sont à présent dans la terre natale (29 octobre 1984). Au cimetière Novodiévitch de Moscou.

La mort d'un génie comme celle d'une libellule procède du même mystère. Si la destruction de la plus infime forme de vie perpétue la mélopée cruelle de la Création, si la fin de tout être humain prétend au scandale, l'extinction d'un génie confine au désastre. Chaliapine éprouvait l'angoisse commune d'être oublié.

*

Je me souviens très précisément de ma première entrevue avec Zina Brozia.

La Place Clichy était illuminée d'un beau soleil automnal d'après-midi. L'immeuble jouxtait et jouxte toujours le petit Théâtre de l’Œuvre à l'entrée de Cité Monthiers. Deux cents mètres environ en descendant la rue de Clichy. Un passage entre la rue de Clichy et la rue d'Amsterdam, où Cocteau a filmé la fameuse bataille de boules de neige de ses Enfants terribles sortant du Petit Lycée Condorcet. Le 57. La porte cochère est ouverte. Je traverse le hall, fermé de larges venteaux en vitres-cathédrale qui dérobent à la vue la cour carrée où jadis stationnait les attelages. Je passe devant la porte de la concierge, occultée par un rideau. D’où j’entends une voix quelque peu revêche : C’est pour quoi ? - Je me rends chez madame Brozia. - Deuxième ! J’entreprends l’escalier.

Alors surgit le trac. Et sa marée s’accentue à chaque marche. Ma main moite sur l’arrondi de la rampe. Je m’efforce à une respiration lente : il n’est pas question de passer une audition essoufflé. La porte à deux battants. Tout brille, bois et cuivres. Je donne de la sonnette. J’entends des pas… Pierre ! Pierre est l’ami à qui je dois d’être présenté à ce grand maître parisien, où il m’a précédé. Il m’embrasse, et me pousse vers le salon, soufflant : « Surtout, tu dis Maître ». Je pénètre dans le salon, Zina est dressée dans l'orbe de son Steinway. Elle est digne mais souriante. Pierre me présente. Elle me désigne un siège, et elle-même vient se poser sur un bel Empire, apparemment son préféré.

- Avez-vous fait un bon voyage ? Votre hôtel est-il confortable ? Comment comptez-vous organiser votre vie à Paris ?

Je réponds à peine :

- Qu'importe ! Vous êtes là, ajoute-t-elle. C'est l'essentiel !

Puis, jetant un oeil sur Pierre :

- Votre ami toulousain est très enthousiaste à votre sujet... 

On s'attarde encore aux politesses, manière de me mettre à l'aise pour mon audition. Puis elle se dresse et se dirige vers le Steinway :

- Et si nous écoutions cette belle voix ! 

Je donne l'Arioso de Benvenuto Cellini. A peine ai-je envoyé le mi-bémol final que le diagnostic tombe :

- Vous êtes si jeune... Hélas, votre voix donne déjà des signes de mauvais traitements. Point de belle voix tellement vantée par notre ami... Vraiment les professeurs de chant sont des criminels… Eh bien il va nous falloir la soigner cette voix… réparer les dommages… il semble que ce soit mon lot... Bien sûr il n'est pas question de chanter à pleine voix pour le moment...

Pour expliciter sa méthode Zina Brozia employait le langage des images :

- Au début, nous ferons surtout des exercices. Il faut décrisper vos muscles, apprendre à bien respirer. Et cetera. Voyez-vous… la voix est reine ! Elle ne doit se présenter que lorsque tout est prêt pour la recevoir. Si vous lui laissez faire toute seule son lit, elle va emprunter les creux les plus faciles. Et vous deviendrez alors prisonnier du lit qu'elle se sera aménagé. Il faut bâtir d'abord une architecture de muscles, souple, mouvante. Retrouver les inflexions fondamentales de l’expression humaine, les rires, les pleurs. Au début vous rirez de mes exercices. Un assortiment de voyelles et de consonnes en de petites phrases sans queue ni tête mais toujours avec une expression... Nous ne ferons pas de vocalises au début.

Zina insistait sur le mouvement, la souplesse, les intonations. Elle évoquait l’Ecole française d’autrefois basée sur une émission claire et une prononciation nette. Elle vantait aussi l’école italienne dont la langue corrigeait la platitude et le nasal français. Ayant fait les deux carrières elle avait beaucoup acquis au cours de ses voyages. Elle prisait fort les Américains et leurs comédies musicales. Elle aimait les vedettes de la chanson française, leur manière de bien envoyer la parole,  l'art du dire tout en chantant. Elle avait soixante-dix-sept ans, et elle était à la pointe !

Dès mes premières leçons je comprends à quel point je laisse derrière moi le narcissisme de l’amateur provincial flatté par son professeur et son entourage. Le peu que je crois savoir, je ne le sais plus. Et plusieurs semaines passent sans que me soit accordé le plaisir de chanter un air.

La singularité de mon destin tient sans doute au fait qu’à moins de quelques semaines de mon arrivée dans la capitale Zina me propose de devenir son pensionnaire en remplacement de son pensionnaire attitré, un ténor, en partance pour une longue tournée aux Antilles. Et qu'elle me propose un forfait englobant leçons, gîte et couvert…

Ma mère m'avait trouvé une chambre chez deux petites vieilles de Neuilly. Affolées par mes rentrées tardives la nuit, et épiant tous mes faits et gestes, au point de me reprocher de tirer la chasse d'eau pour la petite commission, j'avais fui dans un petit hôtel du Quartier Latin.

Combien de temps cela aurait-il pu durer ? Je me rends compte aujourd'hui à quel point ce plan était irréaliste tant de mon côté que de celui de mes parents. A terme leurs subsides n'auraient pas suffi. Et il est probable que je serai retourné dans ma province lors de la ruine paternelle... Toujours est-il que lorsque cette proposition m'est faite je suis loin de prendre toute la mesure de l'évènement, le considérant comme tout naturel. Cinq années cruciales de ma vie vont suivre, sur lesquelles il serait vain de porter un jugement. Tout commencement est un mythe. Je ne prendrai vraiment conscience de ce que je vis, entre ma vingtième et ma vingt-cinquième année, que trente ans plus tard.

En effet je me souviens que, parti pour une promenade dans Paris comme j’aime les faire, je découvre l’ancienne bibliothèque de l’Opéra sur le versant ouest du Palais Garnier. A l’époque, début des années quatre-vingt, l’accès en est aisé. Un humble préposé, gardien des lares, vous indique une procédure des plus simple. Je demande le dossier de Chaliapine : je le trouve maigre, eu égard à sa notoriété. Et à tout hasard je demande s'il existe un dossier Zina Brozia, il existe. Ainsi je parcours les Comédia et les Le Théâtre des années précédant la Guerre de 14 où elle éclate de jeunesse et de beauté. Les articles des critiques, De Curzon, Schneider, sont fort élogieux. Ils vantent en la cantatrice autant le style que la beauté ainsi que le feu sacré de la comédienne… Zina n’a donc pas été que le mythe de ma jeunesse.

Par ailleurs le dossier comprend deux éléments inespérés : un curriculum vitæ, et une lettre de Marius Moutet sénateur et ex-ministre de la IIIe République.1

Zina Brozia n’est rien d’autre que l'anagramme d'Ambrozine. Elle est née à Bourg-lès-Valence, le 29 juin 1876. Son père, un certain Joseph Baptiste, maître verrier. Elle n'en parlait jamais. En revanche la figure maternelle était omniprésente, elle portait le beau nom d'Irma Chopin. Ambrozine était la dernière d'un ensemble de trois filles et d’un frère.

Il se trouve qu’Irma était malheureuse en ménage, et qu’elle ne comprenait pas pourquoi. Contemporaine du saint curé d'Ars elle effectue un pèlerinage à Ars. Le saint n'est pas grand orateur en public, il excelle surtout dans le secret du confessionnal. Evoluant dans l’allée centrale, et faisant réciter force patenôtres, il s’arrête. Il désigne Irma : Vous… Partez ! Partez immédiatement. Rentrez chez vous. Vous comprendrez pourquoi vous êtes malheureuse. Et en effet rentrée chez elle Irma surprend sa meilleure amie dans les bras de son mari... Elle se réfugie chez sa fille aînée, Marguerite, épouse d'un certain Léopold Clerc, habitant Paris dans le XVIIe. Ambrozine à seize ans lorsqu’elle perd sa mère. Elle reste sous la dépendance de la famille Clerc, et devient indépendante à 26 ans. Détail du CV : elle a un appartement à son nom 11, rue Marguerite. Il signale aussi que son entourage n’a jamais contrarié son violent désir de devenir cantatrice.

Zina a eu un « protecteur ». Elle a un attelage. Au début, il respectait ma jeunesse. Il était très généreux avec moi, il me comblait… Et un jour je me suis dit : Ma fille, il faut que tu fasses quelque chose… Il loue le Théâtre de La Monnaie de Bruxelles, l'orchestre, finance les répétitions. Elle y fait ses débuts. Saison 1904-1905. De bonnes critiques, elle entre à l'Opéra Comique. Hélas, Marguerite Carré, épouse du Directeur, se réserve les beaux rôles. Elle s'ennuie. Elle passe à l'Opéra, puis signe à Monte-Carlo chez Raoul Gunsbourg.[1] Saison 1907. Elle est distribuée les 2, 5 et 10 mars dans le Mephistophele de Boïto, avec Chaliapine dans le rôle titre ainsi que le ténor Sobinov. Rôle de la Belle Hélène, Sobinov ne parle pas un mot de français mais tombe amoureux d'elle : il transforme le dernier Helena du quatrième acte en Zina... Les 26 et 28, Princesse Eboli du Don Carlos de Verdi. La troupe monte à Berlin, train spécial affrété par Gunsbourg. Elle y reçoit, d’un Kaiser prodigue, un bracelet. Encore avec Chaliapine, Mephistophele, les 5 et 7 avril. Et Don Carlos le 9. Puis renouvelle son contrat avec l'Opéra en 1910, avec une clause qui lui permettra de se produire sur d'autres scènes à l’étranger. Elle parcourt l'Italie, fait un saut à Boston et revient à Monte Carlo en 1911. Son dernier rôle sera Messaline, dans un péplum, La danseuse de Tanagra, à la Gaieté Lyrique des frères Isola, au seuil de la Grande Guerre. [2]

Elle est au midi de son âge, l'avenir est incertain. Elle épouse un certain Henri Kira Kirschen, richissime financier roumain de trois ans son cadet et fort amoureux d'elle depuis des années. Il faisait mon siège à l'Opéra, il fleurissait ma loge. C'était le meilleur des hommes, pourtant je n'ai jamais tant pleuré que le jour de mon mariage.

Zina reconnaissait le peu d'ardeur de ses sens. Il semble qu'elle n'a été vraiment amoureuse que d'un seul homme, un descendant du Roi René d'Aix-en-Provence. Dont la famille : Ces femmes-là, on les prend pour maîtresse. On n'épouse pas !

Hélas, le Roumain fait faillite en 1938.Tout ce qu'il peut sauver de son hôtel particulier du 59, avenue de Ségur, est déménagé et accumulé dans l'appartement du 57, rue de Clichy, pris en location. Cette ruine parisienne fait suite à la spoliation par le régime du Duce d'une somptueuse villa à Bellagio, dont Zina ne  garde que le titre stendhalien de comtesse. Alors Henri Kira part en Roumanie, où il compte réaliser les biens en foncier qui lui restent. Mais il ne revient pas, il ne reviendra jamais, fusillé par les Allemands... Zina n'apprendra son exécution qu'après la guerre par la Croix Rouge, non sans l'avoir déjà apprise d’un médium… du sang, du sang, du sang. Seule et sans ressources désormais elle entreprend des démarches afin d’obtenir un poste de professeur au Conservatoire - son titre de l'Opéra le lui permettant. Il faut cependant au préalable retrouver sa nationalité française perdue par le mariage avec un étranger... (D'où ce CV conservé par les héritiers et déposé à la bibliothèque de l'Opéra ?) Et suivent démarches, procédures, la Guerre, l'Occupation et… le dépassement d'âge ! Entre temps Zina s’est résignée à devenir professeur de chant pignon sur rue.

Quelle était la nature de ses rapports avec Marius Moutet ? Elle n'en parlait jamais. Et jamais non plus de politique.

Zina s'était cultivée sur le tas. En femme du monde et au contact des personnalités qui honoraient les réceptions qu'elle donnait en son hôtel de l’avenue de Ségur : musiciens, artistes, savants, écrivains, financiers, politiques. Après des repas - dignes de l'actuel Elysée -, elle donnait un petit concert dans le mini théâtre qu’elle s’y était aménagé. Parfois accompagnée par Reynaldo Hahn, maître du genre. Chantant en duo avec lui.

Je n'ai jamais vu Zina avec un livre. Mais fidèle à ses deux ou trois journaux quotidiens. La cataracte commençant à la tourmenter il m'arrivait de lui faire la lecture. Je n'ai jamais pu discerner si elle était de gauche ou de droite - il est vrai que j'étais alors parfaitement indifférent à la politique. Mais elle était très patriote, comme on l'était en 14. Et très parisienne.

La lettre de Marius Moutet est adressée au Conservateur en chef du Département de la Musique de l'Opéra.

Paris, le 13 juin 1958. Conseil de la République.

Je vous remercie d'avoir bien voulu accepter le portrait de Mademoiselle Zina Brozia, dont son neveu, monsieur Clerc, fait don à l'Opéra. Il vous donnera également un autre portrait "en costume" dans le rôle de Paillasse qu'elle a chanté à l'Opéra. Nous convenons très bien que le portrait qui n'est pas en costume ne puisse être exposé d'une façon permanente, mais à mon avis il représente vraiment « la femme d'une époque » et spécialement une grande cantatrice d'opéra d'avant la guerre de 1914. J'ai beaucoup connu Zina Brozia qui était ma contemporaine. Elle a eu une vie des plus brillantes, une fortune considérable, et elle a fini comme la cigale, dans le dénuement. J'ai connu chez elle, dans sa grande villa de Bellagio, les plus illustres chanteurs : les frères De Reské, les pianistes, les musiciens de l'époque, la maison était toujours pleine d'artistes grâce à sa large hospitalité. Zina Brozia n'avait pas seulement un grand talent, mais aussi une grande générosité. C'est cette dernière qui l'a perdue, elle a été aussi victime des événements puisque son mari a été fusillé par les Allemands en Roumanie…

Veuillez croire, Monsieur le Conservateur, à mes sentiments les meilleurs.

Marius Moutet, sénateur.

Ancien ministre.

 

Zina Brozia a donc fait la connaissance de Chaliapine chez Raoul Gunsbourg, à Monte-Carlo.

On sait que Fédor Ivanovitch cherchait toujours bonne fortune auprès des jolies femmes.[3] Le goût de Chaliapine pour la femme remonte à sa première expérience sexuelle. Une anecdote qu'il aurait pu enfouir dans des abysses de culpabilité et qui montre à quel point il se sera exposé sans fards dans ses écrits. Il raconte se voir retenu pour la nuit chez une voisine après une fête, par grand froid. Il a treize ans. La matrone a une fille qui est très jolie mais qui reste prostrée suite à l'abandon d'un officier. La matrone (elle a bu) la dénude devant le garçon, lui enfile sa chemise de nuit et la met au lit. Tandis que Fédor est envoyé au bout de la pièce sur quelque grabat. La mère sortie, le pubère ne peut pas trouver le sommeil. La lune d'hiver emplit la pièce. Ses yeux restent grands ouverts sur le plafond, éclairé par la nuit qui illumine une vitre couronnée de givre. La forme immaculée de la jeune fille se dessine sur le mur. Il se lève, s’avance, et vient s'asseoir sur le rebord de son lit pour contempler ce visage angélique au regard absent. Il lève une main tremblante et il le tourne vers lui ce visage angélique, délicatement, alors qu'une voix tonne dans tout son être : Fantôme égaré parmi les vivants, si je pouvais te ramener à la vie ! Puis il s’étend sur elle… Quand je revins à moi je m'aperçu que ses yeux regardaient au plafond avec la même effrayante fixité. A dater de ce moment, tous mes actes furent inspirés par le désir de mériter l'attention et l'amour de la femme. Zina racontait que lorsqu’il l’apercevait le géant russe s’empressait vers elle, hennissait de tous ses naseaux, la prenait par la taille et la soulevait en s'exclamant... Galochka, Galochka ! (Petit oiseau, petit oiseau !)

Hélas, le grand Chaliapine n'a pas été le genre de la belle Brozia. Ils sont restés bons camarades. Zina représentait pour lui la parfaite parisienne de son temps. Le gamin de Kazan, devenu un géant, devait être émerveillé par le Paris de la Belle Epoque. Aussi lui confiait-il son épouse pour le lui faire découvrir et toutes deux de faire des emplettes dans les beaux quartiers.

*

A quoi ai-je pensé le soir de ma première nuit chez Zina, sur mon petit lit Empire en merisier, les mains sous la nuque, les yeux fixant les moulures du plafond ?

L’appartement m’a paru immense. Large entrée pourvue d’un long sofa, de portemanteaux perroquets, de plantes vertes. Une impression 1900. Puis le grand salon et ses portes-fenêtres sur balcon et vue plongeante sur la rue de Clichy, déjà fort bruyante. A droite, le somptueux Steinway où je vais passer des heures à travailler. Grand portrait au pastel de la maîtresse de maison, entre les deux baies de lumière. Splendeur de ses vingt ans. Mobilier foisonnant de style Empire, autrichien et baroque italien. La salle de bain sur la droite, elle jouxte le salon haut lieu. L’autre grande pièce sur balcon et rue est une pièce jumelle inusitée dans laquelle je ne vais pénétrer que deux ou trois fois en cinq ans. Où meubles et objets divers sont entassés pêle-mêle. Une sente se fraye un passage vers la penderie, où gît l’ancienne garde-robe de théâtre. Chargée de pierreries en toc. Pantins décapités : Marguerite, Thaïs, Tosca, Mimie, Butterfly, Manon... En face, la chambre de la maîtresse de maison. Pièce sur cour, sombre, dont la porte à deux battants est ouverte en permanence. Ici s’amorce une sorte de couloir de ronde qui sert d’accès aux autres pièces du grand appartement. D’abord la petite chambre du pensionnaire, suivi d’une salle à manger inusitée toute aussi encombrée que la pièce à la garde-robe, et la cuisine. Vaste, riche d’ustensiles, batterie digne d’un chef de chez Maxim’s. N’oublions pas Adèle, la chaudière. Sauf le bougnat la porte de service sert peu, la femme de ménage passant par l’entrée principale. Point de réfrigérateur, les courses sont faites au jour le jour chez les petits commerçants du quartier.

La vie au 57 était policée mais bohême, parsemée de tous ces petits signes d'humour, de fantaisie et de coquetterie dont je ne surprendrai jamais mon hôtesse se départir, même en ses années de déclin. La moindre pointe d’humeur se voyant immédiatement transformée en occasion de bons mots et d'éclats de rires sinon propice à de petites fêtes improvisées, afin de passer allègrement à autre chose. Car, même en robe de chambre, Zina avait le port d’une grande dame.

A cette époque, elle ne manquait pas d’élèves. Sa voix, bien qu’ayant perdu de son volume, était intacte. Elle prenait grand soin de sa santé, elle proclamait une philosophie hygiéniste de la vie. Valant aussi bien pour le physique que pour le moral. Elle soignait ses rhumatismes à l'acupuncture et ingurgitait force sels d’or (?!) qui lui coûtaient les yeux de la tête. Adepte de Gaylor Hauser dès les premières heures, son hygiène alimentaire était sans faille. Ne se plaignant jamais et ne supportant pas non plus les geignards. Elle ne bénéficiait d’aucune rente. L’inquiétude du lendemain ne semblait pas l’occuper outre mesure. Il en avait toujours été ainsi.

Elle avait un teint de pêche. Elle utilisait une lotion à base d’huile d'amandes douces et d'eau de roses, qu'elle fabriquait elle-même, plus d'autres ingrédients dont elle s'amusait à garder le secret. Sa salle de bain était une sorte de saint des saints où elle officiait longuement. Elle prenait force bains, et se passait le corps au gant de crin - à le rendre rouge comme un homard cuit ! Jamais de fond de teint. Seul un léger voile de poudre de riz pour que la peau ne luise pas.

Un rite dont je me souviens était le bain de la rue Choron. Chemin faisant, lui donnant le bras, elle me racontait le quartier. Ici, mon enfant, il y avait la prison pour dettes. On y enfermait les jeunes gens de bonne famille. Attention à vous... Elle relevait le sourcil en disant cela. Nous prenions la rue Balu, descendions un brin de la rue Blanche puis la rue La Bruyère, non sans jeter un œil sur la charmante place Saint-Georges, rue H.Monnier, rue Clauzel, et enfin la rue Choron à gauche en descendant la rue des Martyrs. A peine pénétrait-elle dans l'établissement qu’elle était aussitôt prise en main par doucheur, masseur, pédicure, coiffeur, parfumeur… avec l'empressement que l’on déploie pour les clientes de choix. Et tels les cochers de fiacre d’antan j’attendais dehors, vaquant dans le quartier qu’il pleuve ou qu’il vente, léchant les vitrines alimentaires. Deux heures plus tard elle en ressortait, nimbée de vapeurs, et rajeunie de dix ans !

Ne pouvant plus courir au Champ de Mars avec son lévrier comme du temps de sa splendeur elle se rabattait sur son balcon de la rue de Clichy où elle faisait sa gymnastique, en robe de chambre, hiver comme été - discipline qui lui sera fatale...

Elle ne disposait d'aucune réserve financière. Sinon ce qu'elle appelait son petit trésor de guerre, enfoui en quelque recoin de sa chambre, rescapé de sa période milliardaire. Je l’ai pu contempler, ce petit trésor de guerre. Une ou deux fois. La pièce maîtresse en était une rivière de brillants montés sur platine, scintillante dans l'ombre tel le diamant de Dapertutto. Les boucles d'oreilles, lourdes à déchirer les lobes, étaient couchées de part et d'autre. Bracelets, bagues et chevalières, montres et diverses breloques d'or et d'argent servaient d’atours à cette petite fortune. Par les jours difficiles il m'arrivait de l’accompagner « chez ma tante », le Crédit Municipal de la rue Forest, où elle déposait quelques menues pièces qu'elle s'empressait de retirer une fois retrouvé l'équilibre de ses finances. Car son plus grand souci était le loyer. Lorsqu'elle en avait réuni le montant elle courait dans l'appartement, billets en éventail au bout des doigts, claironnant : « Ca y est, j'ai le terme ! » Hors donc ce souci du gîte l’ancienne milliardaire semblait s'accommoder de tout.

En face du 57, il y avait un traiteur de luxe italien. Les vitrines et le plafond pavoisaient aux couleurs de l'Italie, jambons, salamis, et cetera, et tout le répertoire des fromages italiens. Les grappes de fioles de Chianti étaient pendues ça et là au plafond. Le maître des lieux s’appelait Edgar. Il était originaire de Bellagio et il affirmait avoir aperçu, enfant, la Signora Comtessa promenant ses chiens sur les jardins suspendus de sa villa. Ce petit Italien pouvait-il imaginer son avenir ? Emigré entreprenant, vif au labeur, bourreau de travail, bref, toutes les conditions qui font un homme riche à partir de rien. Aux heures de pointe tel la divinité hindoue, il maniait les fourches, les louches, les spatules, les tranchelards. Prodiguant son esprit de service en son magnifique verbe natal francisé à sa clientèle, la majorité ne voulant être servie que par lui. Lorsque Zina entrait dans la boutique (moi donnant le bras à Zina), il s'empressait oubliant toutes les règles de priorité :

- Donnez-moi, s'il vous plait, mon bon Edgar, des carottes râpées, un peu de macédoine et deux tranches de jambon d'York...

- Si, si... Commé se porte la Signora Comtessa aujourd'hui ?

- Fort bien, fort bien ! Ce sera tout... Ah, pardon ! rajoutez donc deux yogourts, s'il vous plaît... Et les enfants ?

- Va bene, va bene...

- Je vous dois ? 

- Grazie tante... Signora Comtesse... Grazie tante...

- Arrivederci, Edgar...

- Arrivederci, Signora Comtessa...

 

Dans les grandes occasions elle avait une manière de lever le sourcil d’un air mutin qui laissait imaginer bien des ravages en coquetteries passées… Soit séduction, soit domination, elle en usait d’une façon charmante et souveraine. Lorsqu'elle était en veine d'improvisation de petite fête, elle agitait un grand mouchoir qu'elle faisait tourner au-dessus de sa tête comme une oriflamme de petit tambour s'en revenant, non point de Nantes mais de la cuisine, pour donner l’annonce d’un de ces petits repas dont elle avait le secret…

En revanche si le maître de chant était capable de déployer des trésors de patience dans son enseignement, la maîtresse de maison ne supportait pas d’écart touchant au bon goût et à la bienséance dans la vie courante. Elle pouvait en effet se contrarier d’un rien et se mettre en froid, jusqu’à se retirer dans sa chambre plusieurs heures. Et aussi bien la cravache de l'amazone (le grand mouchoir en question) risquait de claquer sur tout ce qui se présentait, coin de meuble ou angle de porte sinon dans le vide, le point culminant de son humeur s'épuisant sur un… Vraiment, vous êtes par trop inconfortable, aujourd'hui !

Mon côté un peu lourd de toulousain l'agaçait, surtout l’accent. Jeanne Fusier-Gir, l’inénarrable interprète de Sacha Guitry, était de ses élèves : une grande dame. Lorsqu’elle sonnait, Zina me soufflait : le baisemain ! Mais j’étais si gauche en cet ouvrage quelle me forcera à m’exercer sur elle durant plusieurs semaines. Car outre un chanteur d'opéra, elle voulait faire de moi un jeune homme du monde. Schéma qui avait été le sien.

Je ne devais que fréquenter des gens intéressants, me cultiver, acquérir de bonnes manières, et me pousser dans le monde,. Pour autant il n'était pas question de trop s'éloigner d'elle ou trop longtemps. Elle souffrait en effet d'une jalousie congénitale. Elle la combattait en la confessant derrière un air mutin. Confession valant avertissement. En sorte qu’une fois principes de liberté hautement proclamés, l’on se sentait obligé de demeurer en permanence en ses atours. Par chance elle avait encore beaucoup d'élèves. Et tant qu’elle était attelée à son Steinway, j'avais le champ libre.

C’est ainsi que je fais la connaissance de Geneviève, au cours d’une prise de vue d’un roman photo. Un séance de baiser fort longue, où le simulé finit par devenir réalité. Séance achevée, sur le trottoir, on fait connaissance et l’on convient d’un rendez-vous. Simple. Facile. Ah, le rêve d’un amour d’oiseaux ! Elle faisait partie du corps de balai du Châtelet. Evoluant tous les soirs autour de Luis Mariano dans Le Chanteur de Mexico. Elle habitait la banlieue. Nous nous donnions rendez-vous l’après-midi au square de la Tour Saint-Jacques. Nous parlions peu, nous nous becquetions sur un banc public. Puis elle me quittait pour aller faire ses échauffements et se livrer à son laborieux maquillage de visage et de corps ainsi qu’à son habillage alors que je me pressais vers le 57, rue de Clichy.

- Vous êtes tardif ? me reprochait Zina.

Je répondais,

- Je me promène. Paris est merveilleux !

Un jour, alors que Geneviève et moi flirtons à outrance sur notre banc public, un bonhomme nous apostrophe, éructant.

- Allez donc faire vos obscénités ailleurs !

En courageuse petite parigote Geneviève le remet vertement à sa place alors que je reste confus, et le fâcheux de s’éloigner. Triomphante et soudainement câline, elle se met à me mordiller l'oreille. Tout en susurrant…

- Il n'a qu'à nous le payer l'hôtel, celui-là !

Je me revois lui offrir un maillot bikini à La Samaritaine. Elle exulte, elle est pauvre et elle me croit riche. L’essayant, le rideau du box reste quasiment ouvert. La regardant, je savoure le délicieux effroi du plaisir charnel que sa silhouette promet. Payant, je me fais l’impression d’un barbon 1900 avec sa midinette. Nous allons parfois à la piscine Deligny. Les play-boys de service, lascifs sur les gradins, lorgnent sa silhouette d’oiseau de paradis.1 Et je me revois à la cinémathèque tout contre elle. Sur l’écran, le Don Quichotte de Pabst, avec Chaliapine. Ce château neuf, ce nouvel édifice ! Je caresse les seins de Geneviève. Elle se laisse effrontément faire.

Aurais-je pu concilier une histoire amoureuse achevée compte tenu  des contraintes qu’imposait ma vie partagée avec Zina ? La relâche annuelle du Châtelet coupe heureusement cette anecdote. Ma petite parigote me dit qu'elle va prendre quelques jours de repos à la campagne, et je me garde bien de lui donner mes coordonnés - qui sont en fait ceux de Zina. Je l'assure que je viendrai l'attendre à la sortie des artistes, dès la reprise du nouveau spectacle. Je n’y suis jamais revenu.

*

Un soir, Zina déploie une grande feuille cartonnée sur une table de bridge. Des lettres de l'alphabet y figurent en gros caractères. Un procédé de spiritisme qui consiste à poser la main sur une petite plaquette de bois montée sur des petites roulettes et la laisser se faire guider par les esprits jusqu'à former des mots et des phrases. Lesquels esprits, passant à la ronde, sont supposés être au fait du spiritisme et de ses pratiques. Hélas, ce soir-là, comme tant d'autres, les esprits de Zina se montrent peu loquaces. Et Zina replie le carton.

- Je ne me livre peut-être pas assez, dit-elle. C’est mon point faible. Je me méfie des esprits farceurs.

- Cela vient peut-être de moi ? Les sceptiques, dit-on...

- Je ne crois pas.

- Avez-vous déjà pratiqué la table tournante ?

- Surtout pas ! Imaginez qu’elle s'emballe... Avec ma vitrine pleine de saxes, de baccarats et autres bohèmes. Non, non... Je vais prendre rendez-vous chez mon médium. C'est le plus doué de tous ceux que j'ai pratiqués jusqu'ici. Sa technique est simple : Il se concentre sur une photo, sans la regarder bien sûr, la presse entre ses mains jointes, loge le bout de ses index dans ses orbites, ferme les paupières, frissonne, et dit ce qu'il voit, ressent ou entend. Des symboles, des couleurs. Des objets, des bribes d'intuitions diverses. Bref, tout ce qui veut bien défiler dans son mental au moment de sa transe. En principe, lorsqu'il n'a rien d'intéressant à communiquer, il le reconnaît. Mais je le soupçonne aussi de faire comme toutes les pythonisses en panne, c'est à dire développer n'importe quoi d'assez banalement psychologique aux fins de satisfaire son client. Sinon, il crèverait de faim. On l'appelle Monsieur Charles.

Chez lui, Zina sort sa photo de Chaliapine. Une belle photo cartonnée avec au dos des caractères publicitaires russes. D'une écriture soignée et appuyée, elle porte la dédicace : Saison 907 (sic), Monte-Carlo. A très chère Galochka, Zina Brozia, avec mon sincère respect. Théodore Chaliapine.

- C'est un homme immense, dit le médium. Il a une voix d'orgue. Il porte la barbe. (Curieusement, Chaliapine ne portait la barbe que pour certains de ses grands rôles. Boris Godounov, Yvan le Terrible, Don Quichotte. Sur la photo, il est imberbe. Il y arbore un superbe chapeau.) Il vous prend par la taille. Il vous soulève. Il éclate d'un grand rire gentil : Petit oiseau... Petit oiseau... Qui est-ce, donc ?

- Chaliapine, répond Zina.

- Il dit aussi : Ton protégé, je lui donnerai ma profondeur. Il aura le Tout Paris à ses pieds...

Fatal oracle !

Zina était donc spirite. Elle pensait qu’elle était la réincarnation de Joséphine de Beauharnais. D’où le style Empire de son mobilier. Le croyait-elle vraiment ? C’était peut-être une autre manière de faire du charme au destin et à la mort. Je revois son grand salon. Larges fauteuils, plusieurs tables. Un guéridon recouvert d’une nappe finement brodée. Une vitrine vénitienne avec ses saxes, ses bohèmes et autres merveilles. Un buffet, des meubles d’angle, un secrétaire. La cheminée de marbre et sa superbe glace biseautée. Et le grand pastel au mur, la représentait dans la splendeur de ses trente ans en une pose Récamier. Il semblait que le visible et l’invisible y étaient en harmonieuse osmose, ces deux univers imbriqués qui depuis toujours désignent ce monde-ci et l’autre… cet autre si problématique mais n'incitant ici à aucune inquiétude. Zina ne pouvait attirer que des fantômes bienveillants.

Elle me disait : Votre destin était de vous éloigner de votre famille. Le malheur est sur elle. Vous avez une aura de protection occulte autour de vous…

Elle préconisait de n’envoyer que de bons fluides autour de soi, elle s’efforçait elle-même de ne manifester jamais ressentiment ou violence ni s'entêter en quelconque esprit vindicatif ou revendicatif que ce soit. Elle avait tout eu, tout perdu, et ne s’en plaignait pas.

Cette première année chez Zina est l’année qui précède mon service militaire, l’année de mes vingt ans. Tout semble me réussir, Paris s’offrir à moi.  

Un baryton, ami de Pierre, répète au Théâtre des Champs-Elysées le premier acte du Mariage de Gogol mis en musique par Moussorgski, une création. Acte unique, œuvre inachevée mais hors d’œuvre au plat de résistance de la soirée, également une création, Le rire de Nils Alérius, de Marcel Landowski. On m’y propulse. Je fais partie des chœurs, je dois faire de la figuration dite intelligente auprès de la basse Xavier Depraz qui tient le rôle principal. (Xavier Depraz se signait avant d'entrer en scène). Je découvre alors ce que tout acteur débutant découvre lors de ses premières évolutions sur une grande scène : l’aveuglement des projecteurs et l’invisible présence du public dans le noir de la salle...

Au cours d'une tournée de la Commune Libre de Montmartre dans les maisons de retraite et autres sanatoriums aux environs de Paris, je fais la connaissance d'une certaine Youfka Hadji Mourad. Une slave de père turc. Elle disait avoir échappé à un harem avec la complicité d'un amant. Durant ses années de jeunesse, elle avait gagné sa vie comme danseuse dans les cabarets. L’âge venant, elle avait monté un tour de chant avec Louiguy le compositeur de la Môme Piaf. Elle profitait donc des conseils d'Edith, lorsque celle-ci passait par là. Cette dernière disait, Surtout, pas de professeur de chant ! Chante avec tes tripes ! Détaille bien tes couplets jusqu’à les parler, puis lâche tout dans le refrain. Donne, donne tout ce que tu as dans les tripes. Youfka avait une étrange présence en scène. Sa voix était à la fois grave et rugueuse, des naseaux slaves mitigés d'archets tziganes. Débutant, je fais le lever de rideau avec des chansons d'Armand Mestral, de Montand et du Bécaud des débuts. Je termine par La Calomnie du Barbier de Séville ou le Prologue de Paillasse. Lors de mon premier repas avec la troupe, je dissimule ma timidité en philosophant abondamment, lorsque j’entends, de l’autre bout de la table…

- Voyez-moi ça ! Ce petit monsieur sait tout sur la vie ! On lui presse le nez, et il coule du lait !

L’accent est celui d’Elvire Popesco. Je réponds,

- Mais, madame... je ne demande qu’à apprendre.

Dès lors, Youfka me prend sous sa protection. Elle me sort dans les cabarets de la Rive Droite où elle semble fort connue, et Zina ne se montre pas jalouse.

Elle avait connu Chaliapine dans les cabarets tziganes quand ce dernier y venait faire la fête, se mêlant aux musiciens et chantant avec eux. Je lui demandais,

- As-tu couché avec lui ?

Elle me répondait,

- Ces choses-là ne se disent pas, voyons...

J'aimais imaginer mon grand modèle faire du charme à la jeune danseuse, chantant et buvant dans la fumée, environné du tourbillon des violons et des balalaïkas.

- Mon enfant, me disait Zina, on raconte un peu n'importe quoi sur le grand Chaliapine. Quel maître d'hôtel, ou quel liftier, voire quelle demi-mondaine ou obscure danseuse, qui n'ait une anecdote à colporter ! Certes, notre Grand Cha (Zina appelait ainsi Chaliapine) aimait la fête. Il était à l’occasion grand buveur, de même que grand amateur de jolies femmes. Certes, certes. Mais il était aussi un époux attentionné et un très bon père de famille. Et il travaillait énormément. Disant cela Zina essayait de me convaincre que le génie ne tient pas que du miracle, qu’il est le fruit d’un constant labeur et d’une grande patience. Elle citait souvent la grande Lili Lehman, De longues patientes et secrètes études.

Un jour, une grande Russe se présente au 57. Elle arbore un manchon de fourrure qu’elle élève d’une main et de l’autre désigne Zina tout en ouvrant largement les bras.

- Chère ! Chère grande Brozia ! Ainsi, je vous retrouve… Ah, dans Thaïs, quasiment nue sous vos voiles, vous étiez divine !

Zina la prie de s’asseoir tout en me glissant qu’elle n’a aucun souvenir de cette personne.

- Vous souvenez-vous de Mary Garden en Mélisande, ma chère ? Sublime ! n’est-ce pas ? Et Fédia Litvinne… Ah, Litvinne ! Les Ballets russes… Diaghilev... Quelle époque, mon Dieu, quelle époque ! 

La Russe dit qu’elle est une ancienne comédienne et qu'elle donne des cours d’art dramatique, elle promet des élèves à Zina mais en espère en retour. Ayant pris congé, Zina me dit, pensive,

- Au fond, mon enfant, ce ne serait pas mal, je crois, de prendre quelques cours de comédie... 

Un soir, la Russe nous retrouve à la Comédie-Française. Après le spectacle elle nous amène vers les loges et nous présente à Maurice Escande. Lorsque nous nous quittons, elle dit que je ressemble un peu à Jean Chevrier jeune.1

- Vous avez plu, vous avez plu... Pour le moment, il importe de bien nous préparer. La diction, la tenue de la voix, rectifier votre accent toulousain, et lorsque je vous jugerai prêt je vous ferai auditionner. Avec votre physique, nous allons bien sûr travailler les jeunes premiers... 

Hélas, je me révèle mauvais dans les jeunes premiers. Et la grande Russe éclate.

- Est-ce donc si difficile de dire Je vous aime à une femme ? Ah, vous avez bien le tempérament de votre voix ! Roi, moine, père, traître, inquisiteur... Mon cher, vous ne gagnerez votre vie qu’à la cinquantaine !

Ma répétitrice était Marcelle Chadal, en son studio d’artiste du 100, rue d'Amsterdam. Un appentis dans la cour de l’immeuble. Son père avait longtemps été pensionnaire de l’Opéra-Comique. Son parrain était le ténor Campagnola, dont les si bémol étaient si parfaits qu’on le surnommait : Campagnola si bémol ! On y croisait des professionnels connus, dont celui qui deviendra l’inusable Michel Sénéchal. Un jour, elle me propose de prêter mon concours à une soirée au Cercle Militaire de la place Saint-Augustin, où doit se produire une femme du monde de ses amies, devant un parterre de tout ce que la République compte de hauts gradés et d'éminents médaillés. En fait, je dois servir de faire-valoir à la dame. D’abord Pyrrhus, en toge et cothurnes, Me cherchiez-vous, madame ? Puis en poète romantique sous les accents de sa muse, d’Alfred de Musset. Assis à ma table de travail, trop muet à mon gré, chevelure tourmentée, chemise bouffante, jabot dégrafé, regard en l'air et plume d’oie à la main, tandis que ma replète muse incante à la façon des tragédiennes 1900. Au lendemain de cette mémorable soirée au Cercle Militaire, je me crois devenu comédien et songe même à abandonner le chant par trop ingrat. Je m’empresse d’aller consulter mon médium. J’en suis devenu familier, comme d’autres de leur psy. L’esprit Chaliapine ne dit qu’une phrase : Alors ? Tu es content de toi ? Tu as bien fait le singe ?

Zina, courant sur ses quatre-vingts ans, est toujours dans une forme éblouissante. Nous sortons beaucoup. Je garde le souvenir de la douzaine de rappels d'un Boris Christoff étincelant à l’Opéra, dans Boris Godounov. Certains chatoiements dans le diamant de la voix faisaient penser à Chaliapine. Nous assistons au dernier récital de Benjamino Gigli au Théâtre des Champs-Elysées, ainsi que celui de Lily Pons à l’Empire. Nous découvrons le Porgy and Bess de Gershwin, où Zina hurle ses bravos disant que là est l'avenir. Nous assistons au premier one man show d’Yves Montand à l’Empire, que la presse critique parce qu'il chante seul sur la scène alors qu’il est sympathisant communiste donc collectiviste. Nous sommes souvent au Châtelet pour l’éblouissant Luis Mariano. Une véritable leçon de chant pour un ténor, disait Zina. Elle aimait beaucoup la chanson, dont elle était friande à la Radio. Elle déplorait que les chanteurs d'opéra fassent trop souvent de la voix pour de la voix, au détriment de l'expression, de la parole et du jeu. Lorsque j'émettais un son sans expression ou sans intelligence du texte et de la musique, elle me lançait : Les ânes aussi aiment le son ! Un chanteur, prisonnier de sa voix, et dans l’incapacité d’exprimer de l’émotion autant que de l'intelligence, était pour elle... un invalide !

Un jour, au cours d’une leçon, nous entendons des claquements violents dans la vitrine aux saxes, baccaras et autres bohêmes. Des claquements très brefs et très secs, comme une violente volée de gravier sur des vitres. Je dresse l’oreille, me tourne en direction de la vitrine, troublé. Et j'interroge Zina du regard. Sereine, elle poursuit ses accords tout en disant… Oui, oui, mes amis, nous savons que vous êtes là.

*

 

J'appartiens à la classe 54/1. Celle qui a été maintenue six mois au-delà des dix-huit mois prévus, la précédente rappelée, soit deux ans sous les drapeaux, pour cause de Guerre d'Algérie.

Lorsque je me présente au 5ième Génie de Satory je sais l'épreuve qui m'attend. Le fait de quitter ma vie douillette, et l’abandon de mon entraînement vocal. Mais je ne mesure pas encore à quel point les deux années que je vais gâcher à l’Armée, loin des conflits certes, vont représenter un hiatus irréparable dans la lancée de mon adolescence à la seule conquête de l’Art.

Des militaires gradés siègent derrière une table devant laquelle défilent les futurs bidasses, leur petite valise à la main.

- Qu'est-ce que vous faites dans le civil ?

- Chanteur...

- A la musique !

- Mais, je ne suis pas instrumentiste...

- Vous êtes bien musicien ?

- Non, oui, mais...

Agacé, le préposé m'inscrit comme volontaire pour le peloton et me désigne une file. Je n'ai bien sûr aucune idée de ce que peut être le peloton.

Les premiers temps sont durs. Cependant, je ne tarde pas à me rendre compte que je peux sortir du lot en jouant sur le côté artiste, justement, tout en m'efforçant de faire montre d’un bon esprit afin de ne pas me faire mal voir. Lors de fêtes au mess des officiers, je participe à l'organisation du spectacle. J’y produis mon tour de chant. Par ailleurs une imitation réussie, autant dire cruelle, d'un sergent, invétéré ivrogne, dont le ridicule ramène autant les officiers que les sous-officiers de carrière aux temps des comiques troupiers, me permet de me singulariser davantage, dans tout le bon sens du terme. J'arrive ainsi à bénéficier de ces petites complaisances qui rendent possibles le fait de passer pour présent à l'appel du soir (le coup du polochon sous la couverture), tout en étant absent... Echappées qui vont me permettre de ne pas rompre avec mon entraînement vocal. Indisciplines ne coûtant guère que quelques jours de salle de police lors des contre-appels - fort rares - du fait d'officier de service en mal de zèle au cœur de la nuit.

Du brouillard de ces six mois de vie en caserne surgit une scène curieuse. Un sous-lieutenant, un appelé, comme moi, me propose de me livrer à un test psychologique. Il me demande de répondre à quelques questions précises exigeant des réponses à l'identique, en me faisant par ailleurs réaliser plusieurs figures sur un papier. Après s’être livré à des calculs, il déclare : Tu as trop la tête au ciel ! Tu te prépares à de grandes déceptions. Ne me précisant pas s'il s'agit de foi religieuse, ou de toute autre évasions platoniciennes, ou de rêves de gloire, dans le chant, par exemple.

Peloton achevé, et grade de caporal cousu sur mon uniforme, je me retrouve muté au Bureau de Recrutement de Versailles, comme scribouillard.

Le service où je suis affecté est une pièce immense aux murs tapissés d'étagères. Il y a là une trentaine de jeunes femmes au travail, en silence, sous l'omniprésente autorité d'un adjudant-chef. Lequel adjudant-chef trône sur un large bureau en angle de la salle en sorte qu'il puisse balayer tout l'espace d'un coup d'œil, hormis les piliers. Mes deux voisines : Une piquante petite brune, fraîchement mariée, charmante autant d'esprit que de tournure, à laquelle le récent mariage semble réussir. Et une blonde, un peu plus âgée, fort belle, mais ravagée par la timidité. Rien à raconter de singulier sur ces longues journées et ces mois qui n’en finissent plus à tamponner des piles de fascicules de mobilisation avec la régularité d’un pilon d’usine, rien à raconter hormis une histoire amoureuse, prometteuse et avortée, qui surgit dans les derniers mois de mon temps.

C'était une piquante brune au teint clair. Elle s’appelait Thérèse. La propre fille de l’Adjudant-chef redouté ! Ce dernier l'affecte à un bureau juste dans sa mire. Un pilier la lui cache à demi, l'autre part m’est livrée.

De subtiles œillades d'abord. Puis, quelques mots échangés dans l’effervescence de la sortie des bureaux. Enfin, l'exaspération qui pousse le plus timoré à l’action. En l’occurrence, un billet glissé entre deux dossiers, donnant rendez-vous en quelque coin sombre, sous les arbres séculaires du Parc de Versailles. Des prudences d'ange pour de trop brèves rencontres, certes. La bien-aimée, inconnue à force d’être furtive, devant justifier du moindre écart dans son emploi du temps en arrivant chez elle et expliquant certains retours plus longs par le fait d’avoir préféré rentrer à pied…

Nous cherchions les coins sombres, les jours courts y étaient propices. Le dos des arbres, les angles des porches et les recoins des cours cochères. Les fruits de sa bouche étaient ardents et doux. Nous nous dévorions ! Je sortais de ces étreintes tremblant sur mes jambes. Puis l'arrière d'un petit café cache nos premiers entretiens, toujours brefs. Elle s'arrachait littéralement, et elle disparaissait dans la brume.

Un matin je la vois devenir subitement pâle et glisser de sa chaise comme une écharpe. Je me précipite, son père accourt puis tout le monde et quelques instants plus tard son corps passe devant moi sur une civière. Et tout le monde est sommé de retourner à son poste. Le lendemain j’ose prendre des nouvelles auprès de son adjudant-chef de père, salut, claquement des talons, dans les règles, il me renvoie les remerciements convenus du supérieur à son subordonné sans apparemment trahir le moindre soupçon. Il en sera ainsi chaque fois que je demanderai des nouvelles. La même réponse sèche et convenue. Je n'avais aucune indication sur elle. Sa vie, le quartier où elle habitait. Lorsque après quelques semaines elle réintègre son poste, et reprend sa place dans mon angle de vue, je crois pouvoir reprendre mon roman stendhalien, rééditer le coup du petit mot glissé sur son bureau entre deux dossiers. Mais elle ne bronche pas, et je l'attends vainement au lieu de rendez-vous...

Que s’est-il passé ? A-t-elle parlé dans sa fièvre, a-t-elle trahi notre secret, et l'a-t-on rendue à la raison ? Le troufion s'ennuie, c'est bien normal, il tombe amoureux. Et la jeune fille rêve, surtout lorsqu’il s’agit d’un artiste. Mais la fin de son temps arrive, et il est repris par sa vie. Classique.

Lorsqu'elle se levait pour quelque classement ou recherche dans les étagères elle paraissait gênée par les regards que je portais sur sa silhouette. Je tentais de m’approcher d’elle dans l'effervescence de la sortie des bureaux, et de l’amener à l’écart. Mais elle glissait entre mes doigts comme l’onde sur les roches rondes et moussues d'un ruisseau de montagne.

Le dernier jour de mon temps, toutes les filles du bureau m'ont offert un disque de Mario Lanza, Because... un air que je fredonnais lorsque l’adjudant s’absentait. Le petit paquet est accompagné d'un bristol où toutes ont signé. Sa signature est noyée dans les autres. J’ai toujours ce bristol.

Quelque temps après ma libération je suis obligé de faire un aller-retour au Bureau de Recrutement de Versailles pour y retirer mon livret militaire. Je tombe à quelques minutes de la sortie des bureaux. L'esplanade s'éclaircit peu à peu, lorsqu’elle vient vers moi, souriante, ouverte. Elle prend mes mains, les tire sur sa poitrine - je sens sa poitrine -, elle approche son regard au plus près du mien, presque maternellement, et me dit quelque chose comme... Ca va, toi ?... Reviendras-tu à Versailles ?

Je ne sais plus ce que j’ai répondu. Il faisait beau. Le ciel était tout pépiant d'oiseaux. C'était le printemps 56. Je me devais à ma vocation d’artiste.

*

Ces deux années de service militaire ont été les années du déclin de Zina. Sa santé, et la raréfaction de plus en plus accentuée de sa clientèle due à la profonde mutation que connaît alors la profession dans le lyrique. (L'abandon des troupes, au profit des productions.) Outre son ténor en tournée aux Antilles, à vrai dire peu représentatif de son école, mais qu'elle adorait, son seul élève en voie de réussite est le baryton Henri Guy. Henry Guy, qui ne sait pas encore qu’il sera un Pelléas à la Scala de Milan. Il débute en ce temps-là dans les productions viennoises du Châtelet de Maurice Lehmann aux côtés du vieil André Baugé. Ces deux années ont vu également le déclin puis la fin de l’entreprise paternelle.

En effet, Maman débarque un jour à Paris sans que je comprenne bien pourquoi, du moins sans que je me pose trop de questions sur ce déplacement, flanquée de ses deux filles, dernières de la couvée, Marie-Thérèse et Marie-José. Marie-Thérèse dix-sept ans, et Marie-José sa cadette. Mon frère Pierre, de cinq ans mon aîné, ne tardant pas à suivre.

Si j'avais été moins perdu dans mes rêves j'aurais certainement mieux cherché à comprendre l'évènement. En fait, Maman fuyait Toulouse. Sa fierté ne supportant pas la vente des biens engloutis, dont sa dot, dans le gouffre commercial que mon père n’a pas su prévoir. Mais aussi une faille, la première, la seule sans doute, venant de se produire, à la faveur du séisme patrimonial, dans le couple des parents...  

Cette portion émigrée de la famille s'installe dans un petit hôtel de la rue Viala, dans le XVe. Maman cherche du travail, elle trouve quelques heures de femme de ménage dans un syndicat catholique. De son côté Marie-Thérèse se fait embaucher dans une librairie de la rue du Quatre-Septembre. Quant à Marie-José elle poursuit sa scolarité dans une école du quartier. Elle a douze ans, l’année de sa communion. Une photo subsiste, prise sur un trottoir, où elle paraît radieuse.

Il ne semble pas que cette vie de bohème ait été mal vécue par ma mère et mes jeunes sœurs. Mon père envoyait des mandats. Lors de mes permissions dominicales j'alternais de la rue de Clichy à la rue Viala. Maman cuisinait sur une lampe à alcool, et nous partagions le repas autour de l'unique petite table de la chambre. Puis nous nous promenions dans Paris, et parfois allions dans un cinéma du quartier. L’invraisemblable de cette situation m'apparaît à présent. J'étais pensionnaire de Zina, surgeon détaché de l'arbre familial, et, en quelque sorte, je rendais visite à ma famille...

J'étais toujours client du médium de Zina. Je me passionnais pour l'occultisme et la théosophie, persuadé que la théorie de la ré-incarnation répondait à l'incompréhensible inégalité des destinées humaines. Outre le fait de solliciter mon propre destin, je jouais avec celui de mes proches. Charles se concentrait sur des photos de famille que je lui glissais entre ses mains. Sur la photo de mon frère Roland, le missionnaire Père Blanc, il désigne une croix au mur, une croix qui lui a été offerte par un missionnaire : Je vois un homme en blanc, il tient cette croix, il prêche, il prêche et croit à peine à ce qu'il dit. Je serai plus tard témoin du tourment spirituel intime de mon frère. Seuls les athées peuvent s’étonner de cela, qui ne savent pas ou ne veulent pas savoir que la foi chrétienne peut être une sorte de désespoir surmonté. Sur l'entreprise paternelle : Je vois un commerce de gros emballages, en province. (Mon père était négociant en cycles) Il y a un oiseau noir sur le toit de la maison, c'est la ruine... Votre frère (Robert, notre aîné) ne gère pas, il fait trop confiance à son magasinier, qui le vole. Que fait donc votre mère à Paris !? Ses filles tournent autour de la table, elles se disputent sans arrêt... Sa place n'est pas là. Là-bas, une femme tourne autour de son mari. Ne jugez pas votre père. Dites à votre mère que sa grand-mère veut lui parler. Que votre mère vienne me voir, je ne ferai pas payer. Il ne lui arrivera que des malheurs si elle s’entête à rester à Paris... Ma mère est sortie profondément troublée par cette consultation. Regard lointain, et s'efforçant à des banalités et se mordillant la lèvre. Ce pincement des lèvres et cet air de petite fille prise en faute, que je connaissais bien. Sur mon frère Pierre : Je le vois errer dans les rues. Il longe un mur. Il tourne à un angle… je ne le vois plus. Mon pauvre frère mourra en effet quatre ans plus tard, le crâne fracassé sur un trottoir, après une sorte de vie faite de torpeur et d'errances.

Un dimanche, Pierre, mon ami et mentor qui m'a propulsé chez Zina, de passage à Paris, nous propose d’aller voir Le Grand Caruso avec Mario Lanza. Il charge tout son monde dans sa 4CH, Maman à l’avant, moi et mes deux sœurs à l’arrière. C'est un début d'après-midi ensoleillé dominical, Paris est désert. Nous allons ainsi allègrement (Pierre chante au volant), lorsque nous sommes culbutés par un taxi roulant à tombeaux ouverts. Les tonneaux durent cette fraction d’infini, ce ralenti des catastrophes qu’exploite si bien le cinéma. Nous sortons tous indemnes, sauf Maman. On l'étend sur le trottoir, elle a toute sa connaissance et une ambulance l’amène à l'hôpital. Diagnostic : double fracture du crâne. Quelques jours après, je suis à son chevet. C’est alors qu’elle m’avoue ce qu’elle n’a pas osé m’avouer lorsque nous sommes sortis de chez le médium : Votre place n'est pas ici. Votre mari est seul. Il se bat pour s'en sortir. Une femme lui a mis le grappin dessus, il se croit aidé par elle. Présentez-vous, et l'intruse disparaîtra… Paris est un rêve, il ne vous y arrivera que malheur. Votre fils n'a pas besoin de vous. Et ma mère d’ajouter : Ma grand-mère m'a parlé en patois, elle m'a rappelé un secret que nous étions les seules à partager.

Maman est donc repartie à Toulouse. Vers son mari, vers ses devoirs. Pauvre maman ! Elle aurait tellement voulu poursuivre sa vie de bohème à Paris. Et comme elle l'aura aimé, son Paris ! Lorsque je me promène dans la plus belle ville du monde il me semble qu’elle est toujours là, que sa rêverie de liberté voltige toujours autour de moi. L’air est plein de toi ! écrira son petit-fils Alexandre (poète) à sa propre mère, trente ans plus tard.

*

L’ancien pensionnaire de Zina, le ténor parti pour une longue tournée aux Antilles, revient dans le courant de l'année 57. A l’occasion d’une série de Chanteur de Mexico, au Théâtre du Capitole, en remplacement de Luis Mariano, il lui offre le voyage. Une des dernières joies de sa vie. Elle rend visite à mes parents dans un appartement du vieux Toulouse, misérable asile que je ne connaîtrai jamais. Un entresol exigu, humide. Zina est confondue par le dénuement de ma famille. Elle est cependant reçue avec dignité et reconnaissance, une noblesse pudique et douce dans l'adversité que j'ai toujours admirée chez mes parents. Nul doute qu'au cours du repas, Zina a du évoquer, en son fors intérieur, la figure paternelle du temps où, homme d'affaire florissant, il l'invitait à l'Opéra et au restaurant...

Je me revois lire un télégramme de mon père me priant d'aller instamment me présenter à une banque, dont j'ai oublié le nom, afin que j'y vide à mon profit un petit compte oublié. Va, mon fils, fais durer ce pécule le plus longtemps possible, et bonne chance ! Noblesse des sentiments, générosité simple, une certaine naïveté, tels ont été les traits dominants du couple formé par mes parents. Hors donc ce dernier apport de ma famille et la solde de caporal-chef des six derniers mois de maintien dans l’Armée, je commence à dépendre entièrement de Zina.

On diminue le train. Les services de la femme de ménage sont espacés. Adèle, la chaudière, devra se montrer moins gourmande de charbon. Coup de frein sur l’électricité, le téléphone, les achats chez le traiteur. Ne pouvant plus payer une répétitrice je déchiffre sur le Steinway, de plus en plus vacant, avec les rudiments de piano de mon adolescence.

Zina se veut toujours aussi vive et allègre. Malgré son cœur, ses rhumatismes, ses constipations, sa cataracte, tous les petits maux de la vieillesse. Toujours inventive, et toujours très positive envers le mauvais sort. Tout est prétexte aux saillies d'humour et aux parties de rires. Un jour je la surprends envelopper quelques pièces de monnaie dans du papier journal et le lancer de sa fenêtre à des chanteurs de rues en train de donnent une aubade dans la cour. Il faut donner aux chanteurs des rues mon enfant, nous ne savons pas ce qu'il peut nous arriver...

Le soir, à la faveur d'un assoupissement, j'échappais à sa douce emprise et allais faire un tour dans le quartier. La place Clichy était encore celle d’Arthur Miller, avec la grande brasserie Wepler, son orchestre et sa piste de danse, et le monumental Gaumont à l’angle du boulevard... Pigalle était encore celui de la chanson de Georges Ulmer, Un p'tit jet d'eau, un'station de métro, où l'on fait que passer, Pigalle ! L’hiver, la marchande de frite faisait fortune à la sortie du métro. L’odeur du gras de bœuf en ébullition imprégnait le crachin de la mauvaise saison, percé par les néons de la Nouvelle Eve. Je connaissais bien le IXe, et les flancs de Montmartre, dans leurs moindres recoins. Par les chaudes soirées, poussant jusqu’au Sacré-cœur, je m’asseyais sur une marche et contemplais Paris. La première phrase d'une chanson chantée par Armand Mestral, que j'avais mis à mon répertoire, chantait en moi, Du haut du Sacré-cœur, un homme regarde la ville. Mais c'est une autre chanson que j'aurais du fredonner, J'me voyais déjà en haut de l'affiche... Paris, je l'étais venu conquérir quatre ans plus tôt. Ces jeunes hommes se hâtant de toutes les villes et de tous les cantons de France, soucieux de prouver à l’univers qu’ils sont des créatures admirables, écrit Mauriac. Je descendais par les rues en escalier. Les fenêtres des appartements étaient grandes ouvertes. J’apercevais des jeunes filles qui se balançaient à la musique des surprises parties, chues dans des sofas elles se laissaient titiller par des garçons dans des éclats de rires. Je songeais à ma jeunesse en train de se perdre auprès d'une vieille dame, se consolant du présent par l'avenir...

Lorsque je rentrais, j'avais hâte de me mettre au lit. Je n'allumais pas la lumière et essayais de ne pas faire trop craquer le parquet en passant devant la porte de Zina toujours aux deux battants ouverts. Mais la lumière s'allumait.

- Vous rentrez bien tard, mon enfant. Que peut-on faire à pareille heure dans la nuit !

Son lit, un superbe Louis XIV, toujours en désordre, un vieux plaid de zibeline en guise de couvre-pied, était couvert de journaux épars qu'elle avait de plus en plus grand mal à lire. La radio restait en permanente ouverte. Je posais l’habituel respectueux baiser sur ses joues chaudes, et m'asseyais à son côté. Elle me disait,

- Vous vous ennuyez, mon enfant ?

Je répondais,

- Mais non, Mamy… Pas le moins du monde !

 

Elle avait une amie qui donnait des leçons de chant en banlieue, dont l'enseignement puisait directement dans son savoir. Zina le lui cédait bien volontiers, considérant qu'il n'avait pas de prix, qu'elle l'avait elle-même reçu et qu'elle se devait de le transmettre. Aussi bien ne faisait-elle pas toujours payer ses leçons aux pauvres, le report se faisant sur les riches. Je me souviens d'un ténor, chargé de famille, et fort pauvre. Il faisait les cabarets à touristes de la Rive Droite avec un tour de chant d'airs à voix. Ce genre de prestations, face à des convives attablés et bruyants, et dans une atmosphère confinée et enfumée, qui fatiguent sa voix. Il se présentait parfois au 57, sans rendez-vous, espérant se glisser entre deux clients pour une petite remise en forme. Zina lui faisait signe tout en demandant des nouvelles des enfants et se dirigeait vers le piano. J'ai retrouvé plus tard ce ténor derrière une roulante de vente de bonbons sur les Champs-Elysées, point trop amer mais fort mélancolique. Cette amie de Zina, une modeste entre les modestes, donnait des leçons de chant en banlieue et venait chercher conseil chez le maître. Elle était aussi à ses heures cartomancienne. Que rapprochait ces deux femmes si dissemblables ? Je me revois lui tenir compagnie sur le sofa de l'entrée le temps que la leçon en cours soit terminée, à l'affût du moindre oracle, car j’étais alors plein d’interrogations sur mon avenir. Elle me déclare : Hélas, mon ami, il va falloir bientôt la quitter... A quelque temps de là, le médium, devenu entre temps un ami et ne me faisant plus payer, me fait la prédiction suivante : Tu vas connaître une jeune femme. Ce ne sera pas pour coucher... Elle va te sortir, et tu vas voir du monde. Cette prédiction se réalise en effet dans les mois qui suivent.

Elle était au Conservatoire National d'Art dramatique. Le fait qu'elle ait un amant plus âgé qu'elle, et qu'elle en fut fort éprise, joint à ma peur de la femme, surtout de la femme intelligente, engendre immédiatement des rapports sans ambiguïté. Je deviens son confident, et ne nous quittons plus. Nous conversons beaucoup, philosophons à l'envi et échangeons abondamment sur nos idéaux d’art et de vie.

J'allais parfois l’attendre à la sortie du Conservatoire. Je voyais là bien des sujets talentueux, que je vais retrouver plus tard à la scène comme à l’écran, dont plusieurs vedettes. Nous nous retrouvions dans les mêmes lieux, restaurants et bistrots. Et j'étais invité aux couturières et aux générales. Je poussais donc tard dans la nuit, ce qui faisait problème avec Zina.

Elle restait cependant digne dans l'épreuve. Bien que ses silences soient lourds. Pour me justifier, j’étais prêt à retourner les propos qu’elle me dispensaient naguère : Il faut sortir mon enfant, il faut se pousser dans le monde...

Le temps vient où je ne peux pas ne pas ménager une rencontre. En bonne élève du Conservatoire, rompue à la révérence des maîtres, ma nouvelle amie se comporte tout à fait comme il faut. Et Zina, maître entre les maîtres, se montre digne de son titre. Cet amène affrontement du respect et de la rivalité sera sans lendemain.

Je me revois chanter le grand air de Philippe II du Don Carlos de Verdi chez une modeste répétitrice au pied de la Butte. Mon amie écoute attentivement, puis donne son diagnostic : Tu es un futur tragédien. Bien que la voix soit encore un peu verte, il faut attendre... J'avais en effet de beaux aigus mais je manquais de creux.

Zina avait de la famille. Un neveu, et sa nièce son épouse, un couple tout à fait charmant de la Plaine Monceau, à la dévotion de leur Petite Tante, le grand personnage de la famille, Zina Brozia. Mais pour rien au monde cette dernière n’eût voulu dépendre d'eux. Comme de qui que ce soit, d’ailleurs. Cette année-là, pourtant, elle accepte un séjour dans leur maison de campagne en Normandie pour les mois d’été. De mon côté j'ai l'opportunité de la voiture d'un ami pour me rendre à Toulouse et, enfin, revoir ma famille.

Le matin de mon départ, Zina s'est levée aux aurores. Elle s'est habillée et parée comme en ses meilleurs jours. Je m’empresse pour mon rendez-vous lorsqu’elle m’oblige à une ultime leçon de chant. L'heure matinale est peu propice, c’est connu. J'attaque sans grande conviction tout en me demandant quelle lubie peut pousser mon maître à me faire chanter une fois encore alors que nous avons tant et tant chanté durant ces presque cinq années passées ensemble !

Comment l’ai-je embrassée ? Comme à l’accoutumée, sans doute. Sans effusions excessives, avec cette affection toujours dominée par le respect que j'ai toujours eu avec elle. Nul doute que cette ultime leçon de chant, elle me l’a donnée comme on confie un viatique à un être aimé que l'on ne reverra plus…

*

Vers la fin du mois d’août je reçois une lettre de mon co-pensionnaire, écrite sous la dictée de Zina. La lettre évoque l'état de sa santé et ses soucis financiers - surtout ses soucis financiers - tout en m'assurant de son indéfectible affection et se réjouissant du plaisir que me procurent mes vacances, répondant sans doute à une carte postale de moi alors que je passe quelques jours avec ma jeune amie comédienne à faire du camping sauvage avec des amis... Prenez du bon temps, mon enfant, m'assure-t-elle. Pour vous, cela est différent poursuit-elle. Votre âge vous permet de bâtir... Je crois que l'année qui est devant moi va être très rude.  (Le très rude souligné.) Presque aussitôt je reçois une deuxième lettre, cette fois du cru de mon co-pensionnaire, datée du 28 août. Prenant de grandes précautions oratoires, il formule qu'il ne serait pas très réaliste d'envisager mon retour, que je ne fusse en mesure d'assurer le financement de ma pension... Il est vrai, il n'a aucune obligation à m'entretenir pour Zina. Je reste donc à Toulouse. Je cherche du travail. Heureuse époque, j'en trouve.

Le cinéma Le Plazza, aujourd'hui disparu, était situé sur l’orbe du Square Wilson, pendant du Gaumont. Mon travail consistait à couper les tickets des clients et à assurer les diverses petites opérations de régie, d'affichages, de courses. Travail qui ne me coûtait guère. Le plus pénible était d'être exposé à la vue du Tout Toulouse, dans un costume de groom de casino et affublé d'une casquette tout aussi ridicule. Toulouse était encore un village. Beaucoup de ceux qui fréquentaient le cinéma, et qui me tendaient leur ticket, avaient connu ma famille avant sa ruine. La fierté s'alimentant de tout, et surtout de l'humiliation, je décidais de me tenir encore plus raide à leur passage, dans mon beau costume ridicule, avec la secrète intention de trouver un autre job le plus rapidement possible, celui-là moins exposé…

Je n'arrive pas à me souvenir si je suis allé rendre visite à madame Vial, mon premier professeur de chant, lors de cet interlude toulousain. Je devais longer les murs. N'avais-je point tenté de bluffer tout le monde, avec ma conquête de Paris, quatre ans plus tôt, mes beaux costumes, mon accent rectifié, et ce maître fameux… Zina Brozia ?

Madame Vial a rendu son âme au Seigneur à peu près à cette époque là. Une amie de la famille a écrit une lettre à cette occasion.

Donc, Madame Vial nous a quittés, très entourée. Elle est partie tout doucement comme, je pense, elle devait le souhaiter. Elle a eu deux mauvais jours, puis elle s'est endormie... Elle a été très accompagnée, beaucoup de fleurs, des regrets. Certains élèves qu'elle n'avait pas vus depuis longtemps ont fait l'effort de venir à Saint-Étienne, à 8 heures du matin ! Catherine a été très affectée... Sais-tu qu'elle a beaucoup de chagrin ? La pauvre s'organise en vue du départ qu'elle projette pour la fin du mois. Elle va retourner dans sa campagne. Elle a vendu pas mal de choses, et le salon est bien vide... Au fond, il vaut mieux que tu ne sois pas là, c'est tellement triste ce salon, sans piano, sans photos... 

En cet hiver 57, j'espère concilier cet emploi rémunéré au Plazza avec la poursuite d'un entraînement vocal, cette fois, hors tout professeur. L’idée de me prendre en charge me plaît assez. Je le ressens toutefois comme une trahison envers Zina. Pour autant, je ne désespère pas d’économiser quelque argent, et pense même être en mesure d'effectuer le retour du prodigue au 57, rue de Clichy, aux alentours du printemps, par exemple.

Hélas, au Plazza, mon chef de service me poursuit d'une attention mi-autoritaire mi-familière et me titille sans arrêt. Bien que marié, il est à l’évidence pédéraste. Au début je me prête au jeu, autant par ennui que par coquetterie. Mais un jour, alors que la salle a été louée pour une conférence donnée par Monseigneur Garonne, le bien nommé évêque de Toulouse d'alors, mon dit chef de service me harcèle semble-t-il plus que de coutume, propos anticléricaux et de plaisanteries égrillardes sur les curés, et cetera. Et ce, d’autant plus qu’il vient de se rendre compte à quel point cela m'agace. Les curés touchent les enfants, ils baisent leurs paroissiennes, et cetera, et cetera. Alors, telle la foudre dans un ciel sans nuage, ma colère éclate. Je lui envoie ma casquette de croupier au visage et le plante là. Non seulement lui, mais ce misérable job que je ne supporte décidément plus. Le lendemain je vais chercher mon salaire et m’excuser auprès du Directeur lequel veut à tout prix infléchir ma décision. Je lui réponds que je ne suis pas fait pour ce genre de métier, et décide de partir à la campagne.

La famille louait pour un loyer dérisoire une bâtisse sans confort dans un petit village des environs de Toulouse, Le Grès. Une partie était occupée par un couple à la retraite, des paysans discrets et dignes, au fier et pudique savoir-vivre d'autrefois. Je disposais de peu d'économies, mais comptais sur ma frugalité. Lait, œufs, légumes du potager, au prix dérisoire de la fermière. La boulangerie du village faisait un beau pain rustique, je me proposais de renouer avec le bon vieux temps où l'on trempait la soupe. Quant à l'âtre, il ne demandait que la cueillette des branches mortes  à foison dans la chênaie. L'eau était gratuite au puits. Seuls bagages, ma brosse à dent, du linge de rechange, un gros paquet de livres.

Je savais que cet intermède rustique ne pouvait être que de courte durée, mais j'éprouvais un tel besoin de solitude ! Ne voulais plus entendre parler de l'avenir, et, pour la première fois, mon esprit ne désirait que rester absolument vacant, vacant de toute ambition comme de toute réalité sociale. J’écris quelques lettres, médite, lis. Promenades dans la campagne. Taquine quelque peu l'écriture, mais regarde les feuillets se tordre dans la cheminée.

Je fais mienne la phrase d’Arthur Rimbault… L'action, ce cher point du monde! Une manière de gâcher quelque chose. Ah, le plaisir de ne rien faire, être tout entier à soi-même sans savoir qui l’on est et où l’on va et de quoi demain sera fait. Nulle obligation, nulle incitation, nul désir, comme il serait bon d'en rester là ! Les rumeurs de la nature alentour, la proche fraternité des plantes et des oiseaux. Pourtant il faut revenir au monde, tôt ou tard.

Je reçois une autre lettre de Zina - cette fois de la belle écriture de madame Clerc, sa nièce - datée du 20 décembre 1957. Elle me dit avoir été très heureuse de voir cet ami toulousain de passage à Paris, venu chercher quelques affaires en mon nom. J'ai en effet chargé de cette commission un récent ami, Jacques Soula, faisant son service militaire dans la région parisienne. Zina m'annonce une nouvelle qui me plonge dans la stupeur : elle vient de se séparer de son pensionnaire ! Le ténor revenu des Antilles, qu’elle aimait tant. Je vous raconterai cela de vive voix, plus tard. Que s'est-il passé?

Jacques, dit Jacky, me rapportera plus tard ces quelques instants passés avec Zina dans l’entrée… un bien étrange récit : Zina ouvre la porte, en robe de chambre, négligée, cheveux défaits. Elle semble être dans un état second ou sous l'effet d’une drogue. Un jeune homme (sic) vient se placer derrière elle, qui ponctue ses propos de signes évoquant la sénilité voire le désordre mental. Entre autres phrases incompréhensibles Zina articule… Pourquoi votre ami est-il venu cette nuit dérober l'argent que je cache dans ma chambre afin qu’il puisse revenir ?

Deux autres lettres suivent. Cette fois de madame Clerc. La première est du 29 janvier 1958.

Votre cher Maître s'affaiblit de jour en jour, et quoi qu'elle puisse encore vivre longtemps, nous doutons qu'elle soit en mesure de reprendre sa vie active, et son chant. Je suis restée avec elle, jour et nuit, pendant près de six semaines - ayant mon mari également malade chez nous. Avec les bons soins d'un médecin sérieux, et quatre petits repas par jour, elle s'était remontée magnifiquement, reprenant même ses leçons chaque jour. Hélas! Elle a commis l'imprudence d'aller sur le balcon "prendre l'air", par une journée bien froide pendant que je faisais les courses. Elle a toussé toute la nuit, et le lendemain elle avait  une congestion pulmonaire. Le médecin a refusé de la soigner chez elle, et, sur son conseil, nous l'avons mise momentanément dans une maison de Sœurs. Elle est merveilleusement soignée. La congestion est combattue, mais le cœur et l'esprit sont extrêmement faibles. Heureusement elle ne paraît pas souffrir, ni moralement, ni physiquement.

Puis une autre, le 1er mars...

Notre pauvre "cher rossignol" ne chantera plus ! Votre maître s'est éteint doucement le 13 février après deux jours de coma. Jusqu'au bout elle est restée la grande dame qui faisait l'admiration de tous,  sans une plainte, sans murmurer, elle a fait l'étonnement de tous ceux qui l'ont soignée. Henri Guy, et d'autres amis, sont venus assister à la messe chantée. Ensuite nous l'avons emmenée dans le caveau de la famille en banlieue. J'avais également essayé de prévenir un peu tous ses élèves et ceux qui auront été plus particulièrement ses proches. Elle vous aimait beaucoup. Merci de tout cœur en son nom, comme au mien, et celui de mon mari.

Zina Brozia est morte le 13 février 1958. Ma bonne fée a rendu son dernier soupir sans que je sois auprès d'elle, six mois après que je l'ai quitté. Ayant enfin l'opportunité de revenir à Paris quelques semaines après son enterrement, je téléphone à sa nièce, qui me donne rendez-vous rue de Clichy. Elle m'apparaît tout enturbannée et le balai à la main dans l'appartement quasiment vide. Le grand pastel décroché, est posé de champs sur le parquet. Le Steinway a été bougé, il attend d'être enlevé. Cà et là, quelques îlots d’objets divers et du petit mobilier, prêts pour une deuxième vague de déménagement.

- Mon ami, me dit-elle, si vous saviez la poussière que j'ai pu respirer ! Voyez… J'en suis encore couverte ! Vraiment, j'ai honte de me montrer ainsi. Nous avons vécu des mois fort pénibles, voyez-vous. Remerciez Dieu de vous avoir épargné. Vous aurez eu la meilleure part. Elle vous avait en grande affection. Nous vous avons toujours estimé. Comment se portent vos parents, ils ont été fort éprouvés, paraît-il. Mon Dieu, mon Dieu, notre chère Petite Tante s'est effondrée d'un coup. Elle qui était si vive...

L'accent anglais patiné de Plaine Monceau de la nièce de Zina était charmant.

- Mais que faire contre sa volonté ? Petite Tante a toujours été tellement indépendante ! Nous voulions nous occuper d'elle. Surtout les dernières années. Elle était admirée, et respectée chez nous. Pour mon époux, elle avait été comme une mère. Elle était l'artiste, la grande dame, le grand personnage de la famille. Il est bien regrettable que nous n'ayons pu nous occuper d'elle que lorsque sa volonté a commencé de fléchir.

L'écoutant, je contemple les murs vides et le parquet nu dont je connais la moindre lame. Le portrait posé à terre me regarde, superbe créature faite pour être désirée. La robe à taille haute met en valeur une chair rose et citadine. Le regard est quelque peu mélancolique. Elle ne s’aimait pas dans ce portrait. L’humour et l’aménité des photos de vieille dame y sont absents. Ainsi Zina n'est plus. Son fantôme semble avoir entraîné tous ceux qui hantaient l'appartement il y a peu encore. Est-il possible que ce qui a été là, si présent, ait totalement disparu, comme sous un courant d'air entre deux fenêtres battantes, est-il possible que j'ai vécu ici ?

- Qu'ont été ses ultimes instants, madame ? 

- Comme je vous l'ai dit, nous ne pouvions pas la soigner chez nous. Dans cette maison de sœurs elle paraissait absente, mais très douce dans ses rapports avec tout le monde. Puis, un jour, elle ne s'est plus levée et a pris la position d'une morte, mains jointes, regard étranger, prête, décidée... Et tout a été très vite. 

- Quel diagnostic ?

- La lassitude de vivre, je crois... Elle n'a pas souffert, semble-t-il. Vous savez, Petite Tante a toujours été un peu comédienne. Je la soupçonne presque d’avoir un peu joué sa mort. Quand l'heure est venue, ses yeux se sont fixés au plafond et elle n'a plus prononcé un mot. Son visage non plus n'a plus bronché. On l'a retrouvée à peine affaissée. 

La nièce de Zina a mis de côté quelques-unes de mes affaires laissées lors de mon départ, six mois plus tôt. Elle m'offre quelques photos d'artiste de Zina, dont celle de Chaliapine dédicacée à très chère Galotcka, celle-là même qui a été si prolixe chez le médium. Elle m'offre également un petit guéridon en marqueterie, facile à transporter dans le métro.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


1 "Ravel, portraits Basques", E. Rousseau-Plotto. (Ed. Atlantica-Séguier, 3 rue Séguier. Paris).

2 "Chaliapine l'enchanteur", le film d'Elisabeth Kapnist.

1 Chaliapine n’aura donné que deux représentations à Toulouse. Le Barbier, et Boris.

1 Missionné en 1917 par le gouvernement à Petrograd, avec Marcel Cachin, pour convaincre Kerenski de poursuivre la guerre contre l'Allemagne avec les Alliés...

[1] Monte Carlo Opera 1879/1909. T.J. Walsh. Gill and Macmillan.

[2] 2006. Je découvre sur internet une publication concernant une certaine cantatrice roumaine, Elena Téodorini (1857/1926), qui a donné des cours de chant  à Zina en 1908. Zina est déjà professionnelle à cette époque. Je crois me souvenir que sa première formation a été effectuée par une certaine Marquesi... Elle n'a pas du beaucoup travailler avec la Roumaine. Zina cherchait toujours à se perfectionner. Elle évoquait les leçons ou conseils de maîtres tels que Lucien Fugère et Jean de Reské. Cette exilée roumaine est à Rio de Janeiro de 1909 à 1924, où elle a comme élève Bidu Sabayao. L'intérêt de cette publication, c'est l'article du Comedia du 31 mars 1908 : L'avenir de Mlle Zina Brozia est des plus brillants, elle possède le feu sacré et les qualités de voix et de tempérament pour arriver à être une étoile de première grandeur. Est-ce par cette relation avec ce professeur de passage que Zina a fait la connaissance de cet autre Roumain, qu'elle épouse après la Grande Guerre ?

 

[3] Il aurait tourné un temps autour de la belle Liane de Pougy.  Courtisane, princesse et sainte, de Jean Chalon. Flammarion. 1994.

1 La piscine Deligny flottait en bord de scène.

1 Maurice Escande, était amoureux de Jean Chevrier.

Par Olivier Gouzou - Publié dans : Souvenirs opéra
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